— Comment, forcé ?
— Eh parbleu ! pouvais-je m’en aller ? qu’auriez-vous dit, si j’avais refusé de rester avec vous ?
— J’aurais dit que vous aviez peur.
— Et que direz-vous maintenant ?
— Que vous êtes un brave !
— Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, répliquai-je ; j’ai eu peur, très-peur même, et je suis resté !
Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin qu’ils avaient si bien acquis. Pour moi, qui ne pouvais que gagner à échanger les carreaux de ma chambre contre un bon lit de mousse, je me rangeai à leur avis, à condition toutefois qu’on allumerait du feu. Mon désir fut satisfait. Notre foyer répandit bientôt de joyeuses lueurs sur les beaux arbres qui ombrageaient la source, et les harmonies de la solitude ne tardèrent pas à nous endormir.
Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras ensanglantés, la chemise retroussée jusqu’au coude, occupés à écorcher les deux jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu’ils avaient accomplie avec la dextérité de gens habitués à de semblables opérations, ils chargèrent les peaux sur leurs épaules, et nous reprîmes tous les trois le chemin de l’hacienda. Des félicitations sans nombre nous accueillirent à notre arrivée ; la belle Maria-Antonia voulut bien y joindre les siennes : je n’ai pas besoin de dire que je n’en pris naturellement qu’une part très-modeste.
— Ah çà ! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les vingt piastres de prime pour les deux têtes de jaguar, il y a ici une foule de prétentions à l’égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun de nous voudrait acheter une occasion méritoire d’être agréable à Dieu en arrachant une âme aux griffes de Satan, et j’espère que tu seras raisonnable dans tes désirs.
Bermudes se gratta l’oreille, passa la main plusieurs fois dans son épaisse chevelure, et répondit :