Les deux chasseurs de bisons parurent se consulter.
— Au fait, dit l’un d’eux, nous avons quatre coups à tirer contre lui, et, comme le dit ce cavalier, cinq hommes ne doivent pas rester ainsi immobiles devant une bête, quelque féroce qu’elle soit.
— Patience, lui répondit son compagnon ; laissez-moi d’abord essayer un moyen plus pacifique, et, si ce moyen ne réussit pas, alors nous attaquerons l’ours en nous remettant à la grâce de Dieu ! C’est l’odeur du bison fraîchement écorché qui retient ici cette bête affamée. Eh bien ! que deux d’entre nous tiennent l’ours en respect, pendant que les trois autres traîneront loin du feu le cadavre du bison. L’ours pourra ainsi se jeter sur la proie qu’il convoite, et nous serons délivrés de notre ennemi.
L’expédient du chasseur de bisons fut adopté à l’unanimité, et nous nous séparâmes en deux camps. Les deux chasseurs passèrent autour du bison écorché le lazo du voyageur, qui en attacha l’autre extrémité au pommeau de sa selle, et la lourde masse ne tarda pas à glisser sur l’herbe en y traçant un large sillon. Le proscrit et moi étions restés à la même place pour surveiller l’ours, qui, de son côté, continuait à nous observer sans faire un pas. Au bout de quelques minutes, les deux chasseurs et le voyageur revinrent se joindre à nous.
— C’est fait, dit l’un d’eux, et ce n’est pas sans regret que nous sacrifions notre gibier à l’appétit de cet affreux animal.
— Je me charge du reste, dit le proscrit. Sans descendre de cheval, il se pencha jusqu’à terre, prit dans le foyer une souche enflammée, et, la bride dans les dents, le tison d’une main, son épée de l’autre, il piqua droit à l’ours. Ce fut un moment terrible pour nous tous. A la vue du cavalier qui s’avançait lentement vers lui, poussant à coups d’éperon son cheval haletant, épouvanté, l’ours fit entendre une espèce de beuglement, et se dressa sur ses pattes de derrière en battant l’air avec celles de devant. Puis, soit intimidé par la contenance intrépide de son agresseur, soit effrayé par la vue du tison, il retomba sur les quatre pattes et commença à reculer. Enfin je le vis avec un inexprimable soulagement de cœur décrire un grand cercle autour de nous et disparaître dans les ténèbres. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, prêtant l’oreille au froissement des herbes, et nous ne tardâmes pas à entendre, dans la direction que l’ours avait suivie, une respiration bruyante, un grognement joyeux et le sourd retentissement d’un corps lourd traîné sur le sol. L’ours avait saisi sa proie et l’emportait dans son repaire pour la dévorer à son aise. Le siége était levé, la savane était redevenue praticable. Le proscrit rengaîna son épée, et s’avançant vers les deux chasseurs de bisons qui avaient repris leur place près du feu :
— Il ne me reste plus, leur dit-il, mes chers amis, qu’à vous remercier de l’hospitalité que vous avez bien voulu m’accorder ; je m’en souviendrai toujours. Maintenant je vais où mon destin m’appelle !
Et, se penchant sur sa selle, il tendit aux deux chasseurs, avec une dignité courtoise, une main qu’ils pressèrent vivement dans leurs mains calleuses. — Plaise à Dieu, seigneur cavalier, dit l’un d’eux en même temps, que vous trouviez partout, comme ici, un asile sûr pour vous abriter, et un accueil aussi cordial que le nôtre !
Je voulais moi-même exprimer au proscrit l’intérêt que m’inspirait sa triste destinée ; mais je fus devancé par le voyageur au sac d’or, qui avait hâte de s’assurer pour le reste de la nuit la compagnie d’un cavalier aussi intrépide.
— Pourrais-je vous demander, seigneur cavalier, dit cet homme en balbutiant, de quel côté vous pensez vous diriger ?