Comment, à la longue, le pèlerinage de San-Juan se transforma en foire, c’est ce qu’il est facile d’expliquer. Les marchands ne tardèrent pas à venir exploiter les pénitents, dont le nombre était grand ; les joueurs vinrent exploiter les marchands ; les pauvres Indiens vinrent faire bénir à San-Juan leurs poules, leurs ânes et leurs chiens. Les voleurs vinrent mettre à contribution à leur tour les pénitents, les marchands, les joueurs, les Indiens, et une nuée de courtisanes s’abattit comme des sauterelles dévorantes sur cette mêlée de dupes et de fripons. Telle fut l’origine de la foire actuelle. C’est parmi ce ramassis de gens sans aveu, de filles perdues, de joueurs, de voleurs, que se débattent des affaires immenses ; et tel est le danger permanent de ce rassemblement, que les négociants ne traitent, littéralement parlant, que le pistolet ou le sabre d’une main et la marchandise de l’autre. Les environs de la ville, battus en tous sens par des hordes errantes de rateros[54] et de salteadores, n’offrent pas plus de sécurité que l’intérieur : malheur aux petits marchands, aux pèlerins isolés que leur mauvaise étoile livre sans armes à ces chacals affamés ! Le soir, quand l’oracion a sonné, on barricade soigneusement les boutiques, et, tandis que les marchands calculent leur recette, la ville reste livrée aux joueurs, aux courtisanes et aux voleurs que, dans ce pays fanatique, le sacrilége même n’arrête pas.

[54] Voleurs en petit, voleurs à pied, l’opposé de salteadores.

Telle était la ville où une singulière mésaventure survenue à mon compagnon de voyage allait me forcer de prolonger mon séjour. J’ai dit que le Parisien, après avoir longtemps mené par goût la vie du marchand nomade, était devenu le chargé d’affaires d’une grande maison de commerce. Malheureusement M. D… n’avait pas encore eu le temps de se familiariser avec son nouveau rôle, et il apportait avec lui à San-Juan une cargaison de menues marchandises dont il espérait se défaire avantageusement. Il n’avait jamais visité certains États du Mexique où, malgré les efforts de la diplomatie européenne, la vente en détail est interdite aux étrangers ; il ignorait qu’à San-Juan cette loi vexatoire fût en vigueur. Agissant en conséquence, il eut bientôt placé à très-bon prix une partie de ses marchandises de détail. Quand il me fit part du résultat de ses premières opérations, je l’avertis du danger qu’il courait en les prolongeant. Déjà il était trop tard. Une dénonciation avait été portée contre M. D… La justice espagnole, avec une célérité digne des cadis d’Orient, condamna le pauvre négociant, sans même l’entendre, à la confiscation de tous les intérêts qu’il avait en main, à dix-huit mois de travaux forcés à la Laguna de Chapala, et un mandat d’amener fut immédiatement lancé contre le délinquant.

En présence de cet arrêt que l’exécution devait suivre de près, le mieux à faire était de soustraire d’abord à la rapacité de la justice tout ce qui pouvait être saisi, puis de s’assurer une espèce d’habeas corpus ou sauf-conduit personnel. Je me mis à la disposition de M. D… pour lui aplanir les démarches que nécessitait sa position critique. Mon compagnon avait expédié à l’assesseur de la Barca, petite ville à quarante lieues de San-Juan, un exprès sur le meilleur de nos deux chevaux pour solliciter le sauf-conduit indispensable. La liberté, la fortune de M. D…, dépendaient de la fidélité du messager. Chaque jour, j’allais moi-même sur la route attendre le retour de l’envoyé. Enfin il arriva, et me remit le sauf-conduit ; mais, par une fatalité singulière, le jour même où je revenais à San-Juan porteur de cette bonne nouvelle, M. D… avait été incarcéré : le sauf-conduit était arrivé une heure trop tard. Je dus donc m’adresser à l’alcade de San-Juan pour réclamer la mise en liberté de mon compatriote.

J’avais déjà plusieurs fois eu affaire aux alcades du Mexique, et chaque fois aussi l’imprévu de leurs décisions, la naïveté de leurs arrêts, la bonhomie de leurs injustices, avaient été pour moi de nouveaux sujets de surprise. J’avoue cependant qu’en me dirigeant vers la demeure de l’alcade de San-Juan, je ne m’attendais guère aux nouvelles révélations que cette entrevue allait me procurer sur les mœurs mexicaines.

Au moment où j’étais introduit dans le hangar qui servait de salle d’audience, un visiteur causait déjà avec l’alcade. Nonchalamment étendu sur une butaca[55], ce visiteur portait dans toute sa splendeur le pittoresque et riche costume mexicain[56] ; l’or, le velours, la soie, s’étalaient à profusion sur ses vêtements ; ses bottes de cheval, brodées, valaient certainement plus de quatre cents francs, et le reste était à l’avenant. On comprendra ma surprise quand je reconnus dans ce personnage si magnifiquement équipé le proscrit mystérieux des savanes de Tubac. Mon premier mouvement fut de laisser échapper une exclamation d’étonnement ; je me retins, et j’attendis, à tout hasard, que le bandit voulût bien me reconnaître lui-même ; mais, comme la mienne, sa figure resta impassible. L’alcade et lui fumaient une cigarette ; il y avait entre eux une intimité évidente. Seulement l’alcade, sans doute par déférence pour son hôte, était assis sur un simple tabouret en roseaux.

[55] Fauteuil de cuir à bascule.

[56] Le costume mexicain complet, harnachement de cheval compris, vaut dix ou quinze mille francs.

— Seigneur alcade, lui dis-je, j’ai l’honneur de baiser les mains de votre seigneurie et de vous prier de prendre connaissance de ce papier ; mais peut-être, malgré l’urgence de l’affaire qui m’amène, suis-je importun dans ce moment ?

— Nullement, me dit l’alcade en tendant la main ; ce cavalier et moi n’étions occupés qu’à causer d’amitié.