— Demain à la pointe du jour.
— C’est bien, alors vous saurez mon histoire, dit José Juan en se levant et en me faisant signe de le suivre. Et, quand nous fûmes hors de la cabane, il regarda le ciel et ajouta : — Le coromuel souffle comme d’habitude, et demain à dix heures, quand il cessera de souffler, la Guadalupe sera loin.
Cela dit, il s’assit sur un canot renversé à la porte de sa hutte, et reprit :
— Au commencement de la pêche de l’année dernière, il y avait un homme que je rencontrais partout. C’était un plongeur comme moi. Comme moi aussi il affectait de n’avoir pas de nom de famille ; il s’appelait Rafaël. Au lavoir, sous l’eau, de tous côtés enfin, nous nous trouvions ensemble. Ces fréquentes occasions de nous voir nous avaient rendus fort amis, et l’adresse remarquable qu’il portait dans ses opérations de plongeur m’avait en outre inspiré de l’estime pour lui. Son courage ne le cédait pas d’ailleurs à son adresse : des requins, il n’en prenait nul souci ; il avait, disait-il, une certaine manière de les regarder qui les intimidait ; bref, c’était un plongeur intrépide, un beau travailleur, et par-dessus tout un joyeux compagnon.
Cela alla bien ainsi jusqu’au jour où une jeune fille vint avec sa mère s’établir dans l’île d’Espiritu-Santo. Une affaire que j’avais à traiter dans l’île avec les rescatadores me fournit l’occasion de la voir. J’en devins passionnément amoureux. Comme j’étais précédé par une certaine réputation, elle ne parut pas voir de mauvais œil, ni sa mère non plus, mes avances et mes cadeaux. Dès que notre journée était finie, pendant que tout le monde me croyait endormi dans ma hutte, je gagnais à la nage l’île d’Espiritu-Santo, d’où je revenais vers une heure de la nuit, sans qu’on se doutât de mes absences.
Quelques jours s’étaient passés déjà depuis ma première course nocturne à Espiritu-Santo, quand un matin, en me rendant à la pêcherie avant le lever du soleil, je rencontrai une de ces vieilles femmes que vous avez dû voir assister à nos travaux. C’était une de ces folles qui s’imaginent ou du moins veulent faire croire qu’elles ont le pouvoir de charmer les requins. Elle était assise près de ma hutte et semblait attendre ma sortie.
— Salut à mon fils José Juan ! dit-elle en m’apercevant.
— Bonjour, la mère, lui dis-je en m’apprêtant à passer outre.
Mais la vieille s’avança vers moi et reprit :
— Écoutez-moi, José Juan, car j’ai à vous parler dans votre intérêt.