Le juge criminel avait fait publier un arrêt qui enjoignait à tous les plongeurs et pêcheurs, comme cela s’était déjà pratiqué sur l’autre Océan, d’épointer leurs couteaux, punissant de mort celui qui, dans une querelle, infligeait à son ennemi une blessure perpendiculaire. Quelque temps auparavant, un des nôtres, à la suite d’une difficulté avec un ami, n’avait rien trouvé de mieux pour y mettre fin que de lui ouvrir le ventre transversalement avec son couteau carré. L’affaire avait fait du bruit, tant de bruit même, que, bien que l’agresseur fût aussi pauvre que celui qu’il avait coupé[8], et que ni l’un ni l’autre n’eussent de quoi payer une seule feuille de papier timbré, l’alcade ne put se dispenser d’agir. Il fit comparaître le meurtrier devant lui. Or, des pièces de conviction, il ne restait que le couteau ; le pauvre diable qui avait été tué était déjà mis en terre lors de la comparution de son ami. Lecture faite du bando du juge criminel, l’alcade dit à l’accusé qu’il ne restait plus qu’une simple formalité, celle de le condamner à mort ; mais celui-ci fit judicieusement observer que la blessure qui avait tué son ami était parfaitement horizontale, et qu’il n’avait pas enfreint la loi. L’alcade, frappé de la justesse de cette observation, le réprimanda de sa vivacité, et le renvoya à ses travaux ordinaires, « attendu, dit-il, qu’il n’y avait point de partie civile, et que le bando punissait de mort les blessures faites avec un couteau pointu, sans qu’il fût question des couteaux sans pointe. »

[8] C’est l’expression usitée en Sonora pour indiquer un meurtre commis par l’épée ou le poignard.

Je me rappelai fort à propos cette histoire au moment où j’allais tirer le couteau que je porte à la ceinture en place d’estaca. Ce couteau était des plus pointus, et j’étais bien aise de me mettre dans mon droit. Je voulus donc en casser la pointe, mais dans mon trouble je m’y pris si maladroitement, que la lame se brisa juste au manche, et qu’il ne me resta dans la main qu’un inutile tronçon. Privé de la seule arme qui pût assurer ma vengeance, je sentis qu’il n’y avait pas un instant à perdre. Je revins à la grève en courant ; un canot s’y trouvait, je le détachai ; la fureur me donnait une force nouvelle : je traversai le détroit, je pris dans ma hutte un autre couteau sans songer cette fois à l’épointer, et je revins de nouveau vers l’île d’Espiritu-Santo.

Le vent d’orage commençait à s’élever ; dans l’obscurité de la nuit, les lames envoyaient contre les brisants des gerbes de feu ; la gaviota gémissait tristement sur le sommet des rochers, les loups marins hurlaient dans les ténèbres, et de temps à autre le lamentin mêlait aux soupirs du vent ses accents mélancoliques et plaintifs comme ceux d’une âme en peine. Tout à coup un autre bruit arriva à mon oreille ; il semblait sortir du sein même de la mer. J’écoutai, mais une rafale chassa bien loin de moi les rumeurs confuses de l’Océan, et je croyais m’être trompé, lorsque, quelques secondes après, ce cri arriva directement jusqu’à moi. Cette fois il n’y avait plus à se méprendre, c’était un cri de suprême angoisse, c’était l’appel déchirant d’une créature humaine en détresse. Comme la voix venait du côté d’Espiritu-Santo, il ne me fut pas difficile de deviner que c’était Rafaël qui appelait à l’aide. Déchiré par mille sentiments contraires, je montai sur l’avant du canot pour m’assurer encore que je ne me trompais pas ; mais ce fut en vain que je promenai mes regards sur la mer : la nuit était trop obscure pour que je pusse rien apercevoir. Tout à coup j’entendis de nouveau et distinctement :

— Oh ! du canot, oh ! pour l’amour de Dieu !

C’était bien la voix de Rafaël.

Ici José Juan s’interrompit un instant, et s’écria d’un air inquiet :

— N’avez-vous pas entendu un soupir ?

Nous écoutâmes, mais le ressac des brisants, le cri de l’huîtrier, le battement des ailes d’un oiseau qui s’envolait du sommet d’un rocher voisin de la cabane, troublaient seuls le profond silence de la nuit.

— J’avais cru entendre un soupir sortir de la hutte, reprit le plongeur. Ah ! seigneur cavalier, vous avez pu voir la pâleur de Jesusita, car vous devinez que c’est d’elle qu’il est question, quand vous avez fait allusion à l’histoire que je vous raconte. Eh bien ! malgré toutes ses protestations, un cruel soupçon n’a cessé de déchirer mon cœur depuis le moment où j’ai su qu’elle connaissait Rafaël.