— Eh bien ! rien ne les met plus en belle veine de férocité (je parle de la tintorera et non du requin ordinaire, dont Rafaël, je vous l’ai dit, ne se souciait nullement) que les nuits d’orage semblables à celle où je vis mourir mon rival. Une matière gluante distillée par des trous placés autour du museau des tintoreras se répand sur toute leur peau et les rend luisantes comme des mouches à feu, surtout quand le tonnerre se fait entendre. Cette lueur les fait apercevoir la nuit, et plus la nuit est sombre, plus elles brillent. Par bonheur aussi, elles n’y voient guère, et un nageur silencieux a sur ces monstres l’avantage de la vue. Ajoutez à cela qu’ils ne peuvent vous happer qu’en se retournant sur le dos, et vous concevrez qu’un homme intrépide et bon nageur a quelque chance d’en venir à bout.

Je ne plongeai, comme vous pensez, qu’à une médiocre profondeur, pour ne pas m’essouffler, et aussi pour jeter un coup d’œil au-dessus, au-dessous et autour de moi. Les flots mugissaient sur ma tête avec un bruit semblable à celui du tonnerre ; des pointes de feu tourbillonnaient comme la poussière par un vent d’orage, mais à côté de moi tout était calme. Une masse noire vint me heurter sous l’abîme, c’était ce qui restait de Rafaël : il était dit que je devais le rencontrer toujours.

Je pensai alors que l’animal que je cherchais n’était pas bien loin. En effet une raie de feu presque imperceptible grossissait peu à peu. La tintorera et moi nous devions être à la même profondeur, mais le requin tendait à remonter ; l’haleine commençait à me manquer, et je ne voulais pas donner au requin l’avantage de se trouver au-dessus de moi, car, dans ce cas, il n’aurait pas eu besoin de se retourner sur le dos pour me faire subir le sort de Rafaël. Je ne comptais, pour en venir à bout, que sur le temps qu’il mettrait à faire cette manœuvre. La tintorera nagea vers moi diagonalement avec tant de vélocité, que je me trouvai un moment assez près d’elle pour distinguer, aux clartés phosphoriques de son corps, la membrane qui couvrait à moitié ses yeux, et sentir ses nageoires brunâtres effleurer mon corps. Des lambeaux de chair livide étaient encore attachés à la mâchoire inférieure, qu’elle faisait claquer avec un air de volupté gourmande. Le monstre jeta sur moi un regard terne et vitreux. Ma tête en ce moment se trouvait au niveau de la sienne. J’aspirai l’air avec bruit, je m’élançai dans une direction parallèle à environ une demi-vare au-dessus du requin, et me retournai ; il était temps. La lune fit briller un instant le ventre argenté de la tintorera, et en même temps qu’elle ouvrait une gueule énorme, hérissée, comme une carde, de dents aiguës et serrées les unes contre les autres, le poignard que j’avais destiné à Rafaël s’enfonça dans son corps, traçant aussi loin que mon bras put atteindre un large et sanglant sillon. La tintorera, blessée à mort, fit un bond prodigieux, et retomba en battant deux fois l’eau de sa queue ; heureusement je n’en fus pas atteint. Seulement je me débattis une minute, aveuglé par une pluie d’écume sanglante qui me fouetta la figure ; puis, à la vue de mon ennemi flottant comme une masse inerte et livide sur l’eau qui bouillonnait dans sa blessure béante, je poussai un cri de triomphe qui, malgré l’orage, fut entendu des deux îles.

L’aube allait poindre au moment où je regagnais le rivage, épuisé par les efforts que j’avais faits pour fendre les vagues qui grossissaient. Les pêcheurs visitaient leurs filets, et la lame vint faire aborder presque en même temps que moi la tintorera et les débris de Rafaël. Personne ne douta que je n’eusse voulu arracher mon ami au sort dont il avait été victime. Je laissai les bavards exalter mon dévouement. Une femme seulement soupçonna la vérité ; vous l’avez vue pâlir au souvenir de cette nuit : est-ce un regret pour Rafaël ? est-ce l’idée du danger que j’ai couru ? voilà ce que je ne puis deviner, et cette incertitude m’accable. Vous seul, seigneur cavalier, ajouta le plongeur, connaissez les particularités de mon histoire, et dans quelques heures vous allez partir.

Le plongeur se tut et parut réfléchir profondément.

Après quelques instants de silence, il se souvint des devoirs de l’hospitalité. Nous rentrâmes dans la hutte. Dans la pièce la plus reculée, où, d’après l’ordre de son mari, la jeune femme s’était retirée, deux chandelles achevaient de se consumer. On distinguait à leur pâle lumière une image grossière représentant les âmes du purgatoire, en l’honneur et pour la rédemption desquelles les deux chandelles brûlaient pieusement chaque soir. Vaincue par la fatigue, la jeune femme, assise par terre, la tête appuyée sur une escabelle, sommeillait paisiblement. Les longues nattes de ses cheveux s’étaient déroulées jusqu’à ses pieds. Devant l’éclatante beauté de Jesusita, on comprenait aisément l’amour de José Juan ; mais on ne s’expliquait guère sa jalousie, à voir le tranquille sommeil de la Mexicaine. Le métis, après l’avoir contemplée pendant quelques instants, déroula une natte de Chine et l’étendit dans la pièce qui était à l’entrée de la cabane ; c’était le lit le plus somptueux que pût offrir à son hôte cet homme à moitié sauvage. Tout l’ameublement de la hutte se composait de deux autres nattes semblables et de quelques chaises en roseaux. L’hospitalité du capitaine don Ramon n’était pas, du reste, plus magnifique ; mais pourquoi n’avouerais-je pas qu’après cette sanglante histoire, j’eusse préféré au toit de cet homme le pont de notre petite goëlette ? Je ne pus donc fermer l’œil, et le jour allait paraître quand la voix de José Juan se fit entendre :

— Le coromuel souffle toujours, me dit-il, et la Guadalupe va lever l’ancre.

Je pris congé de mon hôte pour retourner à bord sans plus tarder.

— Eh bien ! me dit le capitaine don Ramon en me voyant de retour, vous ne vous étonnerez plus quand on vous parlera de José Juan ! Que pensez-vous de cet homme-là ?

— Que c’est un ami bien dévoué ! répondis-je d’un air pénétré.