— Vous pardonnerez, lui dis-je après un court silence, à la curiosité d’un voyageur, si je vous demande à quoi peut servir cette espèce de brassière ?
— Ceci, dit Cayetano, je vais vous le dire. Jadis nous embarquions en plein jour, à toute heure, avec l’aide des douaniers eux-mêmes, des lingots d’argent, malgré les lois qui en prohibent l’exportation ; mais maintenant les employés sont plus exigeants, et il faut se passer d’eux. C’est à quoi me sert ce gilet. En plaçant un lingot dans chacune de ces poches, mon manteau sur les épaules, je puis monter, à la barbe des douaniers, dans mon canot, donner la main à chacun d’eux en signe d’amitié, et ne pas paraître gêné sous un poids qui fait ployer en deux un homme d’une force ordinaire. De cette façon, une dizaine de voyages me suffisent pour transporter à bord d’un navire une trentaine de mille piastres sans partager mes profits avec personne. C’est pour moi une augmentation de revenu, dont je suis redevable au seigneur sénateur don Urbano.
— Vous avez en lui un protecteur dévoué, lui dis-je ; mais comment vous a-t-il rendu ce service ?
— D’une façon bien simple et digne de son caractère. Il parla un jour dans le congrès avec tant de justesse, de précision et d’éloquence, de la contrebande qui se pratiquait sur nos côtes, qu’il produisit une vive sensation. Jamais homme ne connut un sujet plus à fond.
— Je le soupçonne d’avoir eu de bonnes raisons pour en parler !
— Il en parla si bien, reprit Cayetano, que le congrès vota des lois rigoureuses…
— Il est au moins singulier de parler contre la contrebande en faveur des contrebandiers, objectai-je à Cayetano.
— Tout le monde fut content, répondit-il : les membres du congrès d’avoir réprimé un abus, notre représentant de s’être préparé de plus beaux bénéfices en tuant la concurrence ; nous autres, ses commettants, de faire payer plus cher nos services. Ah ! seigneur cavalier, on est heureux et fier d’avoir de tels mandataires.
Après avoir repoussé du pied les restes de son déjeuner d’anachorète, le contrebandier alla suspendre le harpon qu’il avait déposé près de lui à côté des ustensiles qui garnissaient déjà la muraille. Alors je distinguai pour la première fois, au milieu des filets, une paire de souliers de satin bleu qui, par leur petitesse, faisaient honneur aux pieds de la femme qui les avait chaussés. Des taches couleur de rouille en maculaient le lustre, sur l’un en petites gouttelettes, sur l’autre en une large plaque. Au moment même où je regardais ce vestige de quelque tendre et sanglant souvenir, j’entendis un piétinement de chevaux qui arrivaient du côté de la ville, et quelques minutes après deux hommes mettaient pied à terre à la porte de la hutte. Les deux hommes entrèrent : l’un m’était inconnu ; l’autre, porteur d’une barbe de huit jours, vêtu d’habits poudreux, un long sabre droit au côté, était mon invisible Anglais. A l’aspect de l’inconnu, Cayetano changea de physionomie, et un tremblement nerveux agita son corps, comme s’il avait entendu le bruit du Cerro. Il se remit bientôt. L’Anglais me salua amicalement sans paraître étonné de me voir, et s’adressant à Cayetano :
— C’est aujourd’hui, lui dit-il, que la goëlette doit être en rade de l’île du Tiburon ; j’ai des fonds à embarquer, et j’ai besoin de vous, car j’ai lieu de croire qu’une dénonciation a dû être portée contre moi, et peut-être aurons-nous affaire avec les douaniers.