La Puerta del Cajon (porte du Caisson) est ainsi nommée parce que c’est à cet endroit que la branche du rio San-Miguel appelée Uris commence à s’encaisser entre la sierra et un amphithéâtre de rochers. Le lit sablonneux de la rivière devient, pendant la saison sèche, un chemin agréable et commode. Appauvrie par une sécheresse de huit mois, la rivière, au lieu de remplir son vaste lit comme dans la saison des pluies, serpente en mille détours sur un fond de graviers et de galets. Dans ses innombrables méandres, elle caresse mollement le pied des saules et des trembles qui se penchent sur ses bords. Le bruit de leurs feuilles, sans cesse agitées, égale à peine en douceur le frémissement des eaux limpides et transparentes. De temps à autre, une chute d’eau qui se précipite dans quelque ravin éloigné vient mêler son harmonie lointaine aux murmures de l’Uris. Les dentelures azurées de la chaîne qui l’enserre d’un côté s’élèvent à pic au milieu des cimes pressées des arbres étagés en gradins gigantesques. Sur les rochers du bord opposé s’étendent, comme un rideau mobile, des plantes verdoyantes et des lianes fleuries qui baignent leurs rameaux dans les eaux capricieusement promenées d’une rive à l’autre ; mais, dans la saison des pluies, au lieu de ce riant tableau, l’Uris n’offre plus que des aspects funèbres. Le lit entier de la rivière est envahi tout à coup par des eaux fangeuses, qui écument, bouillonnent et courbent la cime des arbres dont naguère elles caressaient humblement le pied. Des arbres déracinés, des cadavres d’animaux surpris par la crue subite, roulent en tournoyant dans les flots jaunis. Les échos répètent avec le bruit du tonnerre les mugissements de l’Uris, les roches se renvoient les cris plaintifs de cohortes d’oiseaux qui volent en rond au-dessus des vagues, ou qui, acharnés sur un cadavre flottant, se laissent entraîner avec lui. Du sommet, des flancs de la sierra, voilés alors de brouillards impénétrables, des bruits effrayants montent jusqu’au ciel ; des rochers détachés de leurs bases roulent d’abîme en abîme, les arbres craquent sous leur choc ; on dirait que ces brumes épaisses cachent sous leur manteau la lutte du génie des eaux contre le génie des montagnes. Avec le retour des premières chaleurs, les eaux limoneuses s’épurent de nouveau en diminuant, les pics de la sierra dégagent leur azur du sein des vapeurs ; les cimes des arbres secouent les souillures argileuses de leurs feuillages et les détritus végétaux suspendus en flocons à leurs branches : les paysages de l’Uris ont repris leur charme idyllique ; mais les sables cachent une nouvelle récolte d’or que les eaux ont fait descendre de hauteurs inaccessibles, et la nature a jeté dans ses convulsions une nouvelle pâture à la cupidité de l’homme.
Les domestiques du sénateur avaient profité de nos deux heures de sieste pour préparer notre campement. Le choix de l’emplacement faisait honneur à leur goût. Les premières croupes des montagnes s’élevaient à cet endroit, couvertes d’arbres penchés qui formaient une arche de verdure au-dessus de la rivière. Sur la berge opposée, une pente douce conduisait à une esplanade de rochers dont une épaisse végétation tapissait les déchirures. C’était au sommet de cet amphithéâtre naturel que tout était disposé pour passer la nuit. Auprès d’un vaste brasier allumé à quelque distance, la moitié d’un mouton rôtissait sur deux fourches de bois de fer. Sur l’herbe étaient disposées les provisions contenues dans les cantines. Dans une source qui sortait du pied des rochers et venait mêler à la rivière ses eaux glacées, sous l’ombre que versait la cime épaisse des arbres inclinés, des outres gonflées rafraîchissaient le vin contenu dans leurs flancs, inappréciable précaution après une course de douze heures dans une atmosphère dont un thermomètre, que j’avais rencontré par hasard au premier relais, portait la chaleur, à l’ombre, à 95 degrés Fahrenheit. Après le repas, la nuit tomba presque glaciale sous l’influence de la rivière. Des matelas furent disposés, pour le sénateur et sa famille, près d’un nouveau foyer allumé au centre de la clairière, après toutefois que les domestiques eurent battu soigneusement les buissons environnants de leurs cravaches plombées, pour en écarter les serpents. Quant à moi, j’étais depuis trop longtemps privé de lit pour ne pas regarder un matelas comme une superfluité puérile, et je m’étendis avec délices sur le gazon le plus épais que je pus choisir. Puis, au murmure monotone de l’Uris dans son lit de roches et du vent dans le feuillage, aux glapissements plaintifs des chacals qui hurlaient de près et de loin, au retentissement affaibli de la clochette de la jument capitane, à ces mille bruits mystérieux de la nature sauvage, je ne tardai pas à fermer mes yeux appesantis par le sommeil, qu’on ne sollicite jamais longtemps dans les bois.
Les cabrillas (les pléiades), horloge du voyageur dans le désert, marquaient à peine trois heures quand je fus réveillé par les apprêts du départ. Les taillis craquaient de tous côtés sous les écarts des chevaux arrachés non sans regret à leur pâturage rafraîchi par la rosée de la nuit. Les domestiques s’appelaient et se répondaient ; le foyer ravivé projetait de vives lueurs jusque dans les échappées les plus profondes de la forêt, et teignait d’un reflet rouge les eaux noires de l’Uris. Bientôt j’entendis la voix du sénateur qui m’invitait à venir prendre le chocolat avant de partir. Je quittai ma couche de gazon ; les voyageuses n’étaient pas encore levées, et, sur leur invitation expresse faite avec tout l’abandon gracieux des pays chauds, nous nous assîmes sur leur lit pour prendre ce léger repas. C’était un tableau nouveau pour moi que celui de ces jeunes femmes au milieu des bois, appuyées mollement sur la dentelle de leurs oreillers, sous cette alcôve de feuillage auquel le firmament étoilé formait un dais resplendissant. J’aurais voulu pouvoir prolonger ces instants ; mais, le repas achevé, tout étant prêt pour le départ, il fallut remonter à cheval.
Nous continuâmes à suivre le lit de la rivière, relayant comme la veille, et nous arrivâmes au petit village de Banamiché. Les habitants peu nombreux de ce village, groupés devant leurs portes, nous regardaient avec curiosité ; parmi eux, un homme vêtu d’un froc de franciscain retroussé jusqu’à la ceinture, et chaussé de bottes de cheval[22] garnies d’énormes éperons, semblait nous observer avec un intérêt tout particulier. La beauté de doña J…, la femme du sénateur, assez remarquable pour fixer partout l’attention, détermina le moine à nous parler et à nous offrir l’hospitalité sous son toit. L’offre fut acceptée, et nous mîmes pied à terre. Une ménagère de mine assez avenante vint nous recevoir, escortée d’une demi-douzaine d’enfants.
[22] On appelle ces bottes, formées de deux peaux de chèvre tannées et curieusement estampées ou gaufrées, botas vaqueras.
— A quien Dios no dió hijos le dió ahijados[23], nous dit le padre Nieto : ainsi se nommait notre hôte. C’était, je pense, en reconnaissance des soins paternels qu’il prenait de ses filleuls, que les petits drôles l’honoraient d’un nom plus tendre que celui de parrain.
[23] « Dieu a donné des filleuls à celui à qui il a refusé des enfants. »
Après avoir remercié ce digne homme de son hospitalité bienveillante, nous continuâmes notre route jusqu’à Arispe, où nous arrivâmes le soir. De la Puerta del Cajon jusqu’à cette ville, nous avions toujours suivi le lit de l’Uris, dont nous avions traversé cent huit fois les sinueux détours. Je ne dirai que peu de chose d’Arispe. C’était la dernière ville que je devais rencontrer avant les déserts que je m’étais promis d’explorer, et je n’y séjournai que le temps strictement nécessaire pour me reposer. Avant la translation du pouvoir législatif de l’État à Arispe, cette ville n’était qu’une bourgade sans importance. Aujourd’hui encore elle est moins peuplée qu’Hermosillo, et n’égale cette dernière ville en étendue que grâce aux vastes jardins ou huertas dont chaque maison est entourée. Dans ces huertas, des massifs de grenadiers, de poiriers et de pêchers, offrent en tout temps de frais ombrages, et, à l’époque de la floraison, le plus agréable pêle-mêle de fleurs pourpres, roses et blanches. Les grenades, les coings et les pêches d’Arispe sont renommés dans tout l’État de Sonora. Comme toutes les villes de la république, et généralement les villes hispano-américaines, Arispe a des rues alignées au cordeau et percées à angle droit. Les maisons en pisé, uniformément recouvertes d’une couche de plâtre, ne se composent que d’un rez-de-chaussée. Des fenêtres de plain-pied avec la rue, bien que défendues par des barreaux de bois assez rapprochés, n’en laissent pas moins pénétrer la vue dans l’intérieur des maisons, et le soir l’éclat des lumières dans l’obscurité des rues. De cette façon, la ville paraît animée pendant le jour malgré le petit nombre de passants, et il y règne la nuit une clarté suffisante nonobstant l’absence de tout éclairage public. Du reste, à l’exception de la prison, bâtie en pierres de taille, et dont les cachots voûtés sont toujours vides, nul monument public n’attire dans Arispe l’attention du voyageur. Cette cité (siége du congrès de l’État, elle a droit à ce nom) n’est remarquable que comme une dernière halte de la civilisation sur les confins des vastes déserts du nord. A partir d’Arispe, la civilisation du midi cesse de marcher vers le nord ; elle restera stationnaire jusqu’au moment où elle se rencontrera avec l’invasion anglo-américaine, qui apporte la civilisation du nord vers le midi.
Quoique l’hospitalité du sénateur me rendît fort agréable le court séjour que je fis à Arispe, j’étais de la classe trop nombreuse de ces voyageurs ingrats à qui l’instinct vagabond fait oublier l’accueil le plus gracieux, et qui ne savent le reconnaître qu’en allant le regretter loin du lieu où ils l’ont reçu. Je pris donc congé de la famille de don Urbano pour me diriger vers le placer de Bacuache. — A Dieu ne plaise, me dit le sénateur, que je cherche à vous effrayer au sujet du voyage que vous entreprenez ! Mais je ne veux pas non plus vous laisser dans une sécurité trompeuse. Depuis quelque temps, il est question d’incursions d’Indiens aux environs d’Arispe, de malfaiteurs ou de vagabonds qui parcourent les routes que vous avez à suivre : ainsi marchez, comme dit le proverbe, la barbe sur l’épaule, et soyez prudent. Je mets à votre disposition un de mes domestiques, homme de résolution et de bon conseil, et qui pourra vous servir au besoin. Maintenant, adieu et bonne chance !
Le sénateur me donna une accolade cordiale, et je montai à cheval après l’avoir affectueusement remercié de sa bienveillante sollicitude. Il était trois heures de l’après-midi quand je quittai Arispe. Selon l’itinéraire qui m’avait été tracé, je devais aller coucher dans les bois à six lieues de là, finir ma journée du lendemain à Fronteras, et gagner Bacuache le jour suivant.