Le lendemain matin, une brume épaisse flottait sur la cime des arbres et se résolvait en une abondante rosée ; la lune argentait encore les détours sinueux de l’Uris, quand nous nous remîmes en route. Après quelques heures de marche, nous quittâmes le lit de l’Uris pour entrer dans celui de la rivière de Bacuache. Nous avions traversé tant de fois l’eau qui serpentait dans ces ravins, que la corne amollie de nos chevaux, qui, selon l’usage du pays, n’étaient pas ferrés, s’était usée sur les graviers. Aussi n’avancions-nous plus que lentement, et, quand la nuit vint nous surprendre, bien que nous n’eussions fait qu’une halte d’une heure vers le milieu de la journée, nous étions encore à une assez grande distance du petit village de Fronteras. Le paysage commençait à prendre une teinte lugubre. La chaîne de montagnes que nous avions côtoyée à partir d’Hermosillo, au lieu d’un pittoresque amphithéâtre de forêts, ne présentait plus que des pics escarpés et arides. Sur ces pics, des vapeurs épaisses se balançaient au vent comme des draperies flottantes ; la végétation était aussi plus maigre sur les bords sablonneux de la rivière. De grandes trombes de sable fin tourbillonnaient tristement de distance en distance, et s’abattaient dans l’eau avec un pétillement semblable à celui de la pluie. Bientôt nous arrivâmes à un endroit où la route se resserrait entre deux talus rapides, formés, d’un côté, par les montagnes, et, de l’autre, par un mur de roches couronnées d’herbes sèches, de cactus épineux et d’aloès. Quelques chênes verts, des sapins, s’élevaient, parmi les buissons, de distance en distance, et, aux aisselles de leurs branches ou dans les crevasses de leur écorce, des peaux de serpents, dépouilles de ces reptiles pendant la mue, se tordaient hideusement sous la brise. L’eau ne murmurait plus, elle commençait à gronder ; en un mot, jamais plus mélancolique paysage ne s’était offert à mes yeux.
J’entendais depuis quelque temps sur le sommet du talus, à ma droite, un bruit de branches froissées que j’attribuais à quelque animal sauvage, quand, dans un endroit où la crête du rocher était nue, j’aperçus à peu de distance derrière moi un homme qui marchait sur le talus, et semblait régler son pas d’après l’allure de mon cheval. Un large chapeau noir, dont les ailes commençaient à se déchiqueter, ombrageait sa figure hâve et décharnée. Une gourde, comme celle que la tradition suspend au bourdon des pèlerins, était passée à son cou par une ficelle. Une frazada (espèce de couverture grossière), dont la pluie et le soleil avaient effacé toutes les couleurs, était jetée sur son épaule. Bref, à l’aspect de cet homme, on pouvait hésiter entre la défiance et la pitié. Je ne fis d’abord à cette rencontre qu’une médiocre attention, mais il me sembla bientôt évident que le voyageur réglait strictement son pas sur le mien. Pour m’en assurer, je pressai celui de mon cheval, et il me parut presser le sien aussi. Je le ralentis, et le voyageur ralentit sa marche pour la reprendre plus rapide, quand je lui en eus donné l’exemple. Cette persistance avait de quoi m’étonner. Enfin, dans un endroit où le talus s’abaissait vers une plaine à laquelle j’arrivais, j’arrêtai mon cheval, décidé à demander un éclaircissement sur cette espèce d’espionnage. L’inconnu sembla d’abord hésiter, puis il se détermina à me rejoindre. Anastasio marchait toujours en avant.
— Holà ! l’ami, lui dis-je, si vos intentions sont telles que je les suppose, vous n’aurez rien à gagner avec moi, je vous en préviens.
L’inconnu se trouvait en ce moment tout près de moi, et j’en profitai pour l’examiner à mon aise. Il pouvait avoir une quarantaine d’années, mais la fatigue ou le chagrin paraissait l’avoir vieilli avant l’âge. Quelques cheveux gris commençaient à se mêler aux cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules. Au geste que je fis en indiquant mes pistolets, un sourire d’une tristesse navrante se dessina sur ses traits flétris ; sans me répondre, il porta une main à son chapeau, et, tirant l’autre des plis de la couverture qui lui servait de manteau, il me montra silencieusement des doigts horriblement mutilés. A la vue de cette main informe, mon ardeur belliqueuse fit place à la pitié, et je me disposais à donner quelque aumône à ce malheureux. L’inconnu devina sans doute mon intention, car une faible rougeur colora sa figure.
— Je n’ai besoin de rien, seigneur cavalier, me dit-il ; la seule grâce que je vous demande, c’est que vous me permettiez de vous suivre à quelque distance pour traverser ce ravin. J’avais espéré le faire sans être vu, mais j’aime mieux vous prier de ralentir un peu le pas de votre cheval, car la fatigue et la terreur m’accablent.
En disant ces mots, le pauvre diable essuyait avec sa couverture son front ruisselant de sueur ; je vis ses pieds nus laisser sur le sable une empreinte rougeâtre.
— Mais je m’arrêterai, lui dis-je ému de compassion ; vos pieds saignent, et vous ne pouvez marcher ainsi.
— Pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge, n’en faites rien, seigneur cavalier, j’ai hâte de traverser ce ravin.
— Vous ne connaissez donc pas ce chemin ? lui dis-je.
L’inconnu fit un geste d’effroi.