— Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé, avec ceux dont je reconnaissais la voix dans les souterrains de Subiate, bourrant le boyau qui devait faire éclater le rocher[26] dans lequel se cachait un riche filon, je me suis dit : Une étincelle arrachée par la pointe de la pipe qui entasse cette poudre peut nous faire sauter tous ; si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe qu’eux seuls mourront et que j’en réchapperai ; si ce ne ne sont pas eux, je périrai avec eux, et qu’alors Dieu me pardonne comme à eux ! Je n’ai pas hésité. Vous m’avez vu tout à l’heure près de succomber à la terreur que m’inspire ce lieu terrible, où j’ai vu assassiner mon enfant ; sans vous, d’affreux souvenirs m’auraient peut-être tué avant que je pusse venir dire à mon fils qu’il était vengé : et cependant ma main n’a pas tremblé en frappant le roc ; l’étincelle a jailli, et la preuve que Dieu me livrait les assassins de mon fils, c’est que, pendant que leurs débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et sauf ! N’était-ce pas là le jugement de Dieu ? reprit-il après un court silence. Aurait-il permis ce miracle, si ces hommes eussent été innocents ?
[26] Les mineurs mexicains se servent, pour bourrer la poudre, de leurs instruments de fer, et il est étonnant que des catastrophes du genre de celle-ci ne soient pas plus fréquentes.
Anastasio hocha de nouveau la tête d’un air d’incrédulité, mais il se tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité des villages au Mexique.
— Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas, ou tout au moins dormir sous un toit.
Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres. Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de maisons apparaissait à quelque distance ; ces maisons semblaient abandonnées ; nul bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants.
— Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces dormeurs, car nos chevaux ne seront pas fâchés de se refaire avec un quartillo de maïs, et j’espère, de mon côté, trouver quelques poulets pour notre souper.
Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la première cabane qu’il rencontra ; mais l’écho seul lui répondit…
— Du diable si j’y comprends rien ! murmura le domestique tout en redoublant son tapage. Notre étonnement s’accrut, quand nous nous aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques-unes restaient ouvertes, étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.
— Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir ; il doit y avoir quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je l’éclaircisse. Il faut, en tout cas, de la prudence. Retournez avec le gambusino dans le lit de la rivière ; grâce aux rochers qui l’encaissent, le feu que nous serons forcés d’y allumer pour passer la nuit ne se verra pas de loin ; quant à moi, je vais à la découverte, et je reviendrai vous dire ce que je pense de tout ceci. Si vous faites du feu, évitez toutefois d’y jeter les branches du palo hediondo[27] ; le seigneur Rivas vous aidera à le connaître.
[27] Bois puant. L’odeur de ce bois brûlé est infecte, et dénonce au loin le bivouac dont la flamme serait même invisible.