— Si j’avais eu moins de dévotion pour ces saintes âmes, je n’aurais pas éprouvé une douleur si vive de voir leur messe s’enfuir à toutes jambes ; ce n’est que depuis le vol de mon cheval que j’ai pensé qu’en bonne conscience j’aurais dû partager avec elles la moitié de la peau de mon cerf ; mais, ajouta le chasseur (et son regard devint menaçant), j’ai fait un autre vœu, et celui-là, je le tiendrai. Depuis quatorze jours et quatorze nuits nous sommes sur la trace de ces démons d’Apaches. Eh bien ! ce vœu, je le renouvelle ici !
Le chasseur se dressa sur ses pieds, étendit la main vers le ciel, et, les yeux étincelants, les narines gonflées, il s’écria d’une voix que les échos répétèrent après lui comme pour prendre acte de ses serments :
— Je fais vœu d’attaquer, accompagné ou seul, ces chiens partout où je les rencontrerai, de les poursuivre, s’il le faut, jusqu’à leur village. Je fais vœu de porter sur mes épaules cette selle, qui était celle du pauvre animal qu’ils m’ont volé, et de ne la déposer que quand je l’aurai mise sur le dos d’un de ces démons ! Je fais vœu de vendre comme esclaves leurs enfants maudits, et de consacrer cette fois le produit de cette vente aux âmes du purgatoire. Puissent-elles me venir en aide !
— Et vous, demandai-je au Canadien, avez-vous fait un semblable vœu ?
— Moi, répondit-il simplement, j’ai promis à mon associé de le suivre partout où il irait et de faire ce qu’il ferait.
Puis il fit un signe au Mexicain ; alors celui-ci se leva de nouveau, prit sa selle, la chargea sur ses épaules et me dit :
— Nous nous sommes assez reposés ; recevez mes remercîments pour votre hospitalité ; il est temps que nous allions reprendre la trace perdue, car, avec un vœu comme le mien, on ne dort et on ne s’arrête que le moins possible. Si le hasard vous conduit à l’hacienda de la Noria, et que je sois encore de ce monde, j’espère que vous me trouverez quitte cette fois avec les âmes du purgatoire. Adieu, seigneur cavalier.
Le Canadien me donna une vigoureuse poignée de main, jeta sa carabine sur son épaule et le suivit. Moi, je contemplais d’un œil étonné ces deux intrépides aventuriers, qui osaient se mettre seuls à la poursuite d’une tribu en ne comptant que sur leur courage pour mettre à fin une si périlleuse aventure. Les deux chevaliers errants se perdirent bientôt dans l’obscurité de la nuit, et je n’entendis plus le bruit des herbes qu’ils froissaient dans leur marche.
— Ce sont deux hommes perdus ! dis-je à Anastasio.
— Qui sait ? me répondit flegmatiquement le domestique en s’allongeant près du feu.