— C’est bon signe, répondit son frère ; mais le passé n’est donc rien pour toi, ajouta-t-il, que tu continues toujours ton périlleux métier ?

— Que veux-tu ! reprit Pedro ; chacun suit sa vocation : la mienne est d’être sans cesse aux prises avec les dangers d’une profession que je préfère à toute autre, peut-être à cause des dangers qu’elle offre. Ici même nous sommes en pays ennemi, et, tu le vois, ma barreta est à côté de mon épée.

Et il montrait le cheval attaché tout près de lui.

— Comment cela ? dit Anastasio ; la tranquillité la plus profonde me semble régner ici.

— Oui, en apparence, reprit Pedro ; mais en réalité tous m’envient la possession de ce cours d’eau. J’ai mis plus d’une fois déjà le couteau à la main pour défendre mes droits contre mes camarades, et même contre les laveurs de Nacome, qui prétendent que ce ruisseau prend sa source à un endroit de la sierra compris dans la limite de leur exploitation. J’ai imposé silence aux envieux de Bacuache ; mais nous avons eu un engagement avec ceux de Nacome, dans lequel mon associé a été blessé, et nous nous attendons encore à être attaqués d’un moment à l’autre : voilà pourquoi nous sommes sur nos gardes.

Malgré cette circonstance fâcheuse, il fallait nous résoudre à séjourner quelques jours à Bacuache, pour donner aux chevaux le temps de refaire la corne de leurs sabots, et Anastasio demanda à son frère s’il pouvait nous recevoir.

— Ma cabane est là-bas, répondit Pedro, et je l’offre de bon cœur à ce cavalier ; mais il est possible que les gémissements du pauvre diable qui s’y trouve maintenant l’empêchent de dormir, s’il n’est pas un peu accoutumé à cette musique.

Anastasio me consulta du regard, et, sur un signe d’assentiment, il accepta l’offre de son frère. Je mis donc pied à terre, et, pendant qu’il emmenait nos chevaux, je m’assis auprès du gambusino, qui avait repris son travail.

— Il me semble, dis-je pour lier conversation, que vous vous donnez là une peine bien inutile, car si ce ruisseau est assez riche en parcelles d’or pour mettre en éveil tant d’ambitions, il doit vous suffire d’en exploiter le lit ?

— C’est ce que j’ai fait aussi, me répondit Pedro. Depuis la cascade que vous voyez là-bas, il n’y a point un caillou ni un grain de sable qui n’ait passé par mes mains ; le résultat s’est trouvé au-dessus de mon espérance, et c’est ce résultat inattendu qui m’a forcé à entreprendre le travail que je suis en train d’achever.