Juan prit un air mystérieux.

— Il paraît, me dit-il, qu’on avait enduit les cornes du taureau avec le suc du palo mulato[42], et que la mort du pauvre majordome a été aussi horrible que prompte. Vous n’avez pas oublié l’homme qui vous a rencontré mourant de soif, et qui avait averti Benito de vous apporter de l’eau ? Eh bien ! c’est Feliciano, le frère d’un ancien ami de Cayetano. Cet ami, possesseur d’un secret que le majordome eût voulu lui arracher avec la vie, avait confié à son frère, avec le secret fatal, les alarmes que lui causait le caractère bien connu de Cayetano. Ces alarmes n’étaient que trop fondées. Le frère de Feliciano s’est embarqué un jour avec le majordome, et depuis on ne l’a plus vu reparaître. Feliciano a compris que son frère avait été tué ; il s’est mis à la recherche de l’assassin. Ayant appris que Cayetano vivait parmi nous, il s’est rendu à l’hacienda, où il est arrivé juste à temps pour le voir mourir. Alors il lui a parlé d’événements qui se sont passés il y a déjà longtemps ; ces révélations ont déterminé chez le moribond une crise effrayante. Il a maudit, blasphémé Dieu comme un païen, jusqu’au moment où d’horribles convulsions ont mis fin à ses souffrances. Certainement le majordome est mort en état de péché mortel, puisqu’il n’a pas voulu se confesser.

[42] Espèce de sumac vénéneux. C’est un grand arbre à peau jaune recouverte d’un épiderme rougeâtre, continuellement exfolié. Son suc laiteux est corrosif et fournit un poison très-violent.

— Oui, oui, dit le chapelain, qui s’était approché de nous ; et, citant l’Évangile avec plus d’à-propos que de savoir, il ajouta : — Le Seigneur a dit : « Celui qui frappera avec l’épée périra par le taureau. »

— Amen ! dit Martingale s’inclinant avec une humilité naïve devant l’autorité de son curé ; mais qui diable a pu empoisonner les cornes du taureau ?

Si l’on se rappelle l’opération bizarre à laquelle j’avais assisté la veille sans être vu, et la part qu’y avait prise Feliciano, on ne sera point embarrassé de répondre à cette question, sous laquelle Juan dissimulait prudemment une dangereuse complicité.

VI
BERMUDES-EL-MATASIETE

A une portée de fusil de l’hacienda, une trentaine de huttes capricieusement groupées servaient d’habitations aux peones ou travailleurs à gages. L’aspect de ces cabanes n’annonçait pas la misère : il semblait que la nature se fût complu à jeter le voile d’une végétation luxuriante sur les parois de bambous ou de fagots qui disparaissaient sous les larges feuilles et les tiges grimpantes des calebassiers aux calices d’or. Chaque hutte s’élevait au milieu d’un enclos formé par une haie vive de cactus cierges, que des volubilis aux clochettes multicolores couvraient de leurs réseaux serrés : mais l’intérieur des cabanes était loin de répondre à ces riants dehors ; tout y trahissait le dénûment affreux qui est le partage du peon. Sur la terre qu’on lui concède, chaque travailleur ne peut en effet cultiver à son profit que le carré de piment et de tabac qui lui est accordé par le maître de la ferme, et le temps qu’exige l’exploitation de ce petit coin de terre est pris sur ses heures de repos. Un monopole impitoyable le force d’acheter à l’hacienda le blé, le maïs, les objets manufacturés nécessaires à sa consommation, et dont le prix dépasse de beaucoup son modique salaire. Le travailleur libre d’une hacienda achète donc presque tout à crédit, et le propriétaire reste éternellement son créancier. Aussi le dia de raya (le jour de paye) est-il, dans ces fermes, un jour néfaste, au lieu d’être, comme partout ailleurs, un jour de fête, car chaque semaine ajoute une nouvelle charge au fardeau déjà si lourd qui pèse sur le péon.

La condition de ces travailleurs à gages, on peut l’affirmer sans crainte, est pire que celle des nègres de nos colonies, et cependant jamais la philanthropie n’a accordé à leur triste sort un peu de cette compassion qu’elle prodigue si souvent à de moins réelles misères. Le nègre esclave a sa cabane où il se repose après les heures de travail, dont la loi fixe le nombre. Une distribution copieuse de poisson salé, son mets favori, répare ses forces, et, s’il tombe malade, les soins d’un médecin ne lui manquent jamais. L’insouciance du maître laisse, au contraire, le péon exposé sans défense aux atteintes de la maladie et de la faim. L’esclave noir peut entrevoir le moment où il rachètera une liberté dont il ne saura que faire sans doute, mais dont la perspective lui sourit ; le travailleur libre n’a devant lui qu’un esclavage sans limite, car son salaire sera toujours inférieur aux dettes que le monopole le force à contracter. L’influence de l’ancien joug espagnol pèse encore, on le voit, sur une partie de la population mexicaine presque aussi lourdement qu’au jour de la conquête : la république a continué sans remords l’œuvre de l’absolutisme.

Je dirigeais souvent mes promenades vers les cabanes habitées par les péons. La boutique qui contenait les denrées et les objets manufacturés s’élevait au milieu du village. Un matin, je m’étais arrêté devant cette boutique pour observer les diverses transactions dont elle était le théâtre. Chaque péon tirait de sa poche un roseau creux long de six pouces, et dans lequel étaient roulés deux petits carrés de papier indiquant, l’un le doit, l’autre l’avoir. Ces écritures sont d’une simplicité primitive. Une raie horizontale, tracée d’un bout à l’autre du papier, est la base du compte courant. Sur cette ligne longitudinale, d’autres raies perpendiculaires plus ou moins prolongées (telle est l’étymologie du mot raya ou paye), des zéros et des demi-zéros, servent à désigner les piastres et les demi-piastres, les réaux et les demi-réaux. Au milieu des acheteurs, qui ne se retiraient qu’après avoir longuement débattu leurs prix, je remarquai bientôt un individu plus hâve et plus maigre que les autres, qui se promenait avec hésitation en jetant sur la boutique des regards d’ardente convoitise. A la persistance avec laquelle il fumait cigarettes sur cigarettes, il était facile de voir que le pauvre péon cherchait à endormir les tiraillements d’un estomac affamé. Enfin il parut prendre une détermination héroïque, et s’avança vers la boutique en demandant un cuartillo de maïs.