— Est-ce bien toi, Matasiete ? s’écria don Ramon en s’avançant vers lui comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion.
— Matasiete ! Vous pouvez bien dire Mataquince (tue-quinze), s’écria le chasseur en se redressant d’un air théâtral : oui, c’est bien moi, quoique vous ayez peut-être cru ne plus me revoir.
— J’avoue, lui dis-je, que je commençais à craindre que vous ne revinssiez pas.
Lorsque, quinze jours auparavant, j’avais rencontré dans les bois le chasseur mexicain et son compagnon d’armes le Canadien, la mâle physionomie, les allures résolues de ces deux aventuriers avaient produit sur moi une vive impression. Notre rencontre n’avait dû être pour eux qu’un incident ordinaire dans la vie des bois, un fait insignifiant depuis longtemps oublié. Je rappelai donc à Bermudes la soirée qu’il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras, après avoir retrouvé les traces d’un parti d’Indiens qui avaient donné l’alarme aux habitants de ce village. Je lui rappelai comment, dépouillé pat les brigands du fruit d’une périlleuse campagne, privé de son cheval, dont ils ne lui avaient laissé que la selle, il avait fait vœu devant moi de les poursuivre jusqu’au fond de leurs déserts, de porter sur sa tête la selle de son cheval jusqu’à ce qu’il l’eût mise sur le dos de l’un d’eux, de les attaquer et de les tuer partout où il les rencontrerait, de vendre leurs enfants comme esclaves, et de consacrer le produit de la vente aux âmes du purgatoire (animas benditas). Bermudes avait, on le voit, avec ces saintes âmes un compte assez délicat à régler. Sa réponse m’indiqua cependant qu’il regardait cette affaire d’honneur comme conclue ; elle me prouva aussi qu’il se souvenait parfaitement de notre rencontre, car ces coureurs des bois n’oublient jamais l’homme qu’ils n’ont même fait qu’entrevoir : ils en remontreraient sur ce point aux physionomistes les plus exercés. Toutefois je dus renoncer pour le moment à entendre le récit de l’aventureuse campagne de Matasiete. Je m’étais aperçu que le chasseur désirait entretenir don Ramon en particulier, et j’ajournai toute nouvelle question à un moment plus opportun.
En quittant Matasiete, je me dirigeai instinctivement vers l’endroit où j’avais vu les cepos et les autres instruments de supplice usités dans l’hacienda : c’était l’heure où le péon devait subir la peine encourue par sa maladresse. On sait que le cepo ou cep est formé de deux traverses de bois qui se superposent l’une à l’autre. Une demi-lune ou échancrure semi-circulaire, pratiquée dans chacune de ces traverses, sert à enfermer les jambes ou le cou du patient. Ces traverses de bois sont exhaussées de façon à ce que les jambes soient plus élevées que la tête, qui s’appuie sur la nuque dans une position d’abord peu gênante, et au bout de quelques heures insupportable. Une demi-douzaine de cepos ainsi disposés s’élevaient dans une petite cour, dominés par un pilori ou picota qui ne servait que dans les occasions solennelles.
La mésaventure du péon m’avait vivement touché, et je m’étais promis de lui porter quelque secours ; mais la Providence, qui se sert des moyens les plus ordinaires pour venir en aide aux nécessiteux, m’avait déjà devancé, et indemnisé mon protégé plus largement que je ne comptais le faire moi-même. Sur un des cepos, un homme seul était étendu, le corps et la figure exposés aux rayons d’un soleil dévorant, tantôt s’exhaussant sur les coudes, tantôt se faisant de ses mains un abri contre la clarté qui l’aveuglait. Ma surprise fut extrême quand, à la place du péon, je reconnus mon ami Martingale.
— Par quelle singulière aventure, lui demandai-je, vous trouvez-vous dans cette position critique ?
— Hélas ! seigneur cavalier, c’est par suite de mon bon cœur et de ma mauvaise étoile, et aussi par la protection de mon ami Benito, le nouveau majordome ; mais, puisque le hasard vous rend témoin de mon infortune, mon honneur exige que vous en sachiez le motif.
J’écoutai la justification de Martingale.
— Ce motif est des plus honorables, reprit-il. Quand j’appris qu’un de mes compères[45] avait à passer huit heures au cepo, je pensai qu’il ne serait peut-être pas fâché de se distraire, et je vins ici avec quelques piastres et un jeu de cartes en poche. Mon compère n’avait malheureusement pour capital disponible que ses huit heures de cepo ; le connaissant d’habitude pour fort solvable, je lui proposai de jouer d’abord deux réaux contre sa parole. Il accepta. Je jouai avec si peu de chance, que, malgré la martingale infaillible dont j’ai le secret, je perdis les deux réaux, puis successivement tout mon argent. Alors mon compère me proposa, pour m’acquitter, de jouer ses huit heures de cepo, si bien que je ne rattrapai rien de mon argent et que je ne gagnai que les sept heures qui lui restaient à faire, car notre partie avait duré une bonne heure. Cependant il fallait faire agréer le changement en question au majordome, qui, vous le savez, est fort de mes amis ; mon honneur me faisait un devoir de solliciter cette faveur, d’autant plus…