CHAPITRE III

TIRANA LA VERTE

De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.

Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et les sources dont la rive adriatique est privée.

Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y entretiennent la fraîcheur.

Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.

Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la célébrité dont il jouit.

Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci, de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien.


En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche, séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de hauteur son horloge et ses cloches.