Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.
Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par ses alliances et ses relations, par son influence sociale et traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé; des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la couronne vacante.
Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur famille.
Parmi tous les Toptan,—et il y en a aujourd'hui plus de quinze familles,—Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le soir même.
Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.
Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété, travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.
Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.