El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, où les hommes ont accès.

Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.

L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.

Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.

Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité dans sa demeure.

Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé notre dîner.

Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants; puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau, avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.

Quelle abondance,—et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas, prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?

Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule, coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.