On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?

La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses, sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que paraissent ou qu'ont paru—car certains de ces journaux ont cessé leur publication—Rruféja (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum, Shqypëja é Shqypëuis (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, Dielli (le Soleil) a Boston, Vatra (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en Égypte, Albania à Londres, Skkopi (le Bâton) au Caire, enfin à Rome la Natione Albanese, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années, quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le pays même: Lirya (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et Dituria (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui paraît à Koritza, ainsi que Lidja ordodokse (l'Union orthodoxe), le seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin Zkuim 'i Shkipericse (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître un grand journal à Monastir sous le nom de Bashkim i Kombil (Union Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.

La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous, mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam; mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes, d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.

Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays, beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes; or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose, nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé; notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans, quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait être la mort de l'Albanie.»

Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il, assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques. L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».

Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire, les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues, d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.

La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont être leurs rapports?

Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont extra provincias ecclesiasticas, selon le terme romain, et leur fondation est des plus anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère; ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.

Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30 000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa, au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le décret Supra montem Mirditarum qui enlevait au diocèse d'Alessio juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même indique les différences d'estimation entre les Missiones catholicæ éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.

Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour ainsi dire aucun fidèle.