La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les paysans.

Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.

Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.

Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion nouvelle extraordinaire.

Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?

Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie de fait sous le joug turc?


Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de l'Albanie, le Ballplatz n'a-t-il fait que modeler sur elle sa politique?

On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été—tout au contraire—une invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la fable de l'Huître et les Deux Plaideurs; et quand le juge serbe ou grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.

Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de lui reprocher d'être une politique intéressée?