En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment de sa vocation future.

«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée des monuments français… C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].»

Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM. Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même.

«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir».

Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la fatalité et la liberté.

Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie âpre et laborieuse, je suis resté peuple… Si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale… Ceux qui arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutôt leur cœur.»

Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette tendresse de cœur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose de lui-même, son cœur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité».

Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait, d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de la philosophie. C'est à contre-cœur qu'il enseigne l'histoire à Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours, jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme, puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours d'où devait sortir en 1827 l'admirable Précis d'histoire moderne, paru peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.

Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'École préparatoire, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois, l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève. Pour bien comprendre l'œuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.

Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du premier coup il conçoit une œuvre d'une rare originalité qu'il perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la première partie, la République, parut en 1831. Il comptait y ajouter l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses nouveaux cours que sortit son histoire de France.