Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure, la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes, où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme. Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de livres d'une forte et charmante originalité, l'Oiseau (1856), l'Insecte (1857), la Mer (1861), la Montagne (1868), qui furent comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini, unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant, comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini? ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le cœur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le dépôt sacré des mœurs simples et des institutions libres? Les savants de profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.

Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers, depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'œuvre jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la science et de l'âme humaine.

Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des mœurs, dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de l'Oiseau il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire; l'Insecte lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant labeur; la Mer lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge; il avait trouvé dans les salubres émanations de la Montagne le cordial capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans l'Amour (1858), Michelet nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le cœur conservent le don d'éternelle jeunesse; dans la Femme (1859), il a montré ce que peut et doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées».

Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété; pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire, oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que «sans mœurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et de ses désirs: «former des cœurs et des volontés.» L'amour n'est pour lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'Amour était la préface de Nos Fils, où il exposa en détail ses idées sur ce grand problème de l'éducation, déjà abordé dans le Peuple et dans la Femme. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Frœbel, l'amènent au même résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature. L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer la vérité, c'est-à-dire la Loi dans la nature et la Justice dans l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que conseille le cœur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans le Peuple, est développée dans Nos Fils avec l'énergie et l'éloquence d'une foi profonde.

Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa la Bible de l'Humanité (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le credo des générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides, en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les grandes choses morales… pour le foyer surtout et les affections du cœur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice» Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la cité[64].»

Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux historiques. De 1855 à 1867, il termina son Histoire de France, depuis Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de son imagination, se répand à chaque instant en des digressions poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law; au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et affirment, lui il voit et il sent.

À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit volume, la Sorcière (1862), où il montrait dans la magie et la sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: la Pologne martyre, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863, n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en Pologne, en Hongrie, en Roumanie.

Le dernier volume de l'Histoire de France avait paru en 1867. Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans Nos Fils, avec une foi plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de 1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères, fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie (Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!), le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et or!»

En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.

Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie, Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre. Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les événements se sont précipités… Le crime est accompli. L'Europe interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de l'Europe.