Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoir abandonné les méandres caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble du meilleur augure pour l'œuvre attendue de sa maturité, et j'y vois pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur.

Toulouse le

La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le Jardin des Rêves, qui commence par ce quatrain:

Le doux rêve que tu nias

S'est hier égaré parmi

Les lys et les pétunias,

Fleurs de mon automne accalmi.

Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: la Mort d'Ophélie et que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans passés, voltigeant aux lèvres précieuses de Mlle Wanda da Boncza, alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de moi-même à l'audition de ce chef-d'œuvre de poésie et d'émotion, car Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le poète des Vitraux donnait à notre compagnie une évidente preuve de son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.

Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes fidèlement relatés m'ont édifié sur le prétendu repos qu'il goûte à Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre important de France où des questions de littérature un peu transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas pour s'étonner de peu, me communique un article du Messager de Toulouse en lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait querelle à bon escient.