«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis de l'Effort: Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, l'initiative artistique.
Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain de Dimitri, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité prend ici pour excuse la fuite des années, je me plairai à dire que, même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.
Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. En aucun lieu du monde, la sincérité de mon hommage ne pourrait éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, dans ce Toulouse où, comme dit le poète:
Je vous ai tout de suite et librement aimé
Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.
Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des Christicoles.
Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez Toulouse, d'une particulière dilection, vous dont les strophes radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de la métrique Française.
N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle vomit sans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs sanglants prétendaient imposer à ses adorations.
Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers la raison.
Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée ouvre plus largement son aile délivrée.