Laurent Tailhade.

Réponse de A. Silvestre.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont raffolé: La Bibliothèque de mon oncle? J'avais un oncle aussi à Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection complète des Annales des Ponts et Chaussées, et de quelques atlas classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notre Dépêche, que tous les atlas étaient kif kif bourrico.

Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé des Concours des Jeux Floraux et, dans ce volume, une pièce de vous, où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je vous consacrai deux colonnes du Moniteur universel où je pratiquais alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre père—magistrat comme le mien.—Vous m'excuserez encore, mon cher ami, mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis un Pasteur d'Éléphants et qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.

28 janvier 1897. Toulouse.

Tarbes.