Dégage un frisson de sorcier
Qui vous envoûte,
Delacroix donne à ce qu'il peint
Un regard d'if ou de sapin
Et la musique de Chopin
Frissonne toute,
Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des Névroses, tout heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à lui-même tout homme épris de poésie.
Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète des Névroses; peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme latente du monde végétal.
Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son poème L'horoscope:
Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme