En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez quitte pour une bénigne ophtalmie.
Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé, pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.
Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.
Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.
Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas! croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher, à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de bélier.
«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans l'attitude d'un fakir.
Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en un pays de rêve somptueusement évoqué.
Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de Lautrec.—Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»
Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur. Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale intervention.
J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les témoins.