—Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
—Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d'œuvre consacrés.
Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des trésors sont enfouis.
Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui n'avance pas.
Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m'intéresse à sa personne et à son art.
A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m'en vais vous dire.
Joli comme un été qui touche à son déclin,
Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
Et contemple, amoureux, son visage câlin.