Versailles.

Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil, dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.

Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, «Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il eût été à l'école de Salis lui-même.—«Je pensais que Monseigneur allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'Œil de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes camarades sont descendus tout à côté, à l'Hôtel des trois Suisses. Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: «Monseigneur m'a donné un sou italien.—Tant pis pour toi, fiche-moi la paix.» Et je rentre en riant à l'Hôtel des Suisses poursuivi par ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable hors de Paris.

Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et de Dieu.

Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce titre: Le Miché. Ce serait l'organe des intérêts de la très nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient scrupuleusement enregistrés, etc. etc.

C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont il est le père incontesté, c'est la Dernière Pensée. La dernière pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, la dernière pensée n'est définitive que pour l'établissement où l'on se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des points à quiconque.

Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de dernières pensées. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour vous.

Châteaudun, 12 mars.

Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.