La rentrée à Paris s'effectua le 2 mars. Une seconde tournée de trente jours en Bretagne et dans le Sud-Ouest devait commencer le 11 du même mois. Malgré les recommandations de ses amis et le dépérissement visible qu'un repos de huit jours n'avait pu amender, Salis voulut partir à tout prix. Le 11 au soir, on jouait à Versailles, le 12 à Châteaudun. Cette représentation, la dernière à laquelle le gentilhomme ait pu prendre part, laissera à tous ceux qui l'ont vue de près un inoubliable souvenir.
L'Epopée tenait l'affiche et malgré l'offre réitérée des camarades qui se proposaient pour le suppléer, Salis ne voulut céder sa place à personne. Comment trouva-t-il dans ses pauvres jambes gonflées par la goutte la force de se traîner au piano, comment surtout sa gorge lui permit-elle de hurler jusqu'au bout le boniment forcené dont il avait coutume de scander les bruyants défilés de Caran-d'Ache? Mystère, ce sont là des phénomènes d'auto-suggestion que l'on ne rencontre que chez les natures prodigieusement douées au point de vue nerveux.
Rien ne prouve d'ailleurs, que par cet effort suprême, Salis n'abrégeait pas de quelques mois peut-être, son existence si compromise déjà.
Le lendemain, la petite troupe partait pour Angers et pendant un arrêt à Tours, Salis était pris de vomissements et de fièvre. On n'en eut pas moins toutes les peines du monde à l'empêcher de se rendre au théâtre le soir. La fièvre dépassait déjà 39°. Le lendemain elle atteignit 40° et le docteur Jagot, d'Angers, émettait l'hypothèse d'une tuberculose à marche rapide. On combattit la fièvre et profitant d'une accalmie on transporta le malade à Naintré le 17 au matin. Il vient de s'éteindre après une agonie de quatre jours.
Quels jugements seront portés sur lui? Des bons, des mauvais et des pires, nous l'osons affirmer.
Des flots d'encre couleront sur sa tombe à peine refermée et j'ai peur que quelque acrimonie se mêle au portrait pour en noircir le dessin. L'homme est injuste par nature et ramène tout à lui-même, et je connais tel artiste susceptible, qui ne pardonna jamais à Salis une boutade inoffensive, un mot cruel jeté de verve et le plus souvent sans portée comme sans réflexion.
Si l'on veut être juste, et pourquoi ne pas l'être en présence de l'inéluctable événement qu'est la mort, on reconnaîtra que cet enfant terrible, que ce hâbleur impénitent en qui revécut l'âme de Tabarin et de Gautier-Garguille, fut le promoteur de ce mouvement par lequel s'effectua de la rive gauche à Montmartre, le transfert de la fantaisie. Salis prit la tête de ce gigantesque monôme d'artistes qui, parti de la colline Sainte-Geneviève, se vint installer sur la Butte, après avoir franchi, sans leur adresser l'hommage d'un regard, les terrains vagues qui s'étendent entre ces deux mamelles de la France intellectuelle.
En somme, il avait presque raison lorsqu'il écrivait pour la dernière fois à Lyon, le mois passé, sur l'album de la vie Française, cette boutade qui résumait son ambition:
Dieu a créé le monde.
Napoléon a créé la Légion d'honneur.