Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante au sortir du lycée.
Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de l'heure présente.
Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.
Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité, résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.
Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles irréparables folies.
La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.
Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans le bulletin officiel d'Ophthalmologie. D'autres chansons ayant trait à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique chanson des Etudiants, rimée sur l'air de La Grosse Caisse, un des succès d'alors de Paulus.
C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, Le Bréviaire de l'Écolier Lyonnais, petite œuvre de haulte graisse, sur laquelle s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à Musset: Dupont et Durand.
Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses fêtes annuelles.
Dans la seconde qui s'intitulait l'Escholier et l'Étudiant, et qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui faisait le sujet principal de cette œuvre toute de circonstance. Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se réconciliaient sur l'air du Père la Victoire, repris, en cœur par les indulgents camarades et le tour était joué.