Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait; le Moïse à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte, offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin mouchoir au bout des doigts. Cependant le Moïse occupe à présent le milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres. D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon, puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son corsage.
Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux. En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là, et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui, l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la ligne bleue du ciel et de la mer.
Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait qu'un très ordinaire spécimen.
Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et artistique digne de cette double épithète, le Bavard. Nous l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: Le Rouet d'Omphale.
—Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un de vos amis?
—C'est de moi-même?
Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.
—J'emporte l'exemplaire?
—Comme il vous plaira.
Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard Cantinelli: