A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois derniers.

Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai mes premières œuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite. Mais laissons de côté ces détails de cuisine.

Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me contentai de signer une feuille de cession de mes œuvres à ce commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.

Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de mon volume: Chansons Naïves et Perverses, une assignation par laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston Maquis.—Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume, force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.—Si vous ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me surprendrait point.

Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire renoncer à me lire jusqu'au bout.

Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM. Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les beaux vers dans le numéro du Petit Bleu, qui faisait partie de mon dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions relatives à la rédaction du journal l'Effort, organe de la jeune littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le Mercure de France, la Revue Blanche, la Plume, etc.

Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de l'Epopée de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre. Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.

Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement, et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une œuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront, l'exécution de certains projets d'œuvres sociales, et ne se donner pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il, je considérerai ma guérison comme un chef-d'œuvre suffisant», et vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.

N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des chroniques parues dans la Dépêche, une entre autres sur le poète Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, Hymne Antique qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter les suaves musiques et les vers harmonieux.