[68] Le vin ni la colere ne te doivent pas faire reveler le secret qu’on t’aura confié.
Et pour finir par celle de Lucain, n’a-t-il pas dit en parlant de la source du Nil, qui estoit totalement inconnuë aux Egyptiens mêmes,
[69]Arcanum natura caput non protulit ulli,
Nec licuit populis parvum te Nile videre,
Amovitque sinus, & Gentes maluit ortus
Mirari quam nosse tuos.
[69] La nature n’a découvert à personne ta source, ô Nil, & il n’y a point de peuple qui ait pû te voir en ton commencement : elle a éloigné tes replis, & a mieux aimé faire admirer ton origine aux nations, que de la leur faire connoître.
Je remarqueray toutefois comme en passant, que l’on peut tirer un beau parallele entre ce fleuve du Nil & les secrets d’Estat. Car tout ainsi que les peuples plus voisins de sa source en tiroient mille commoditez sans avoir aucune connoissance de son origine ; ainsi faut-il que les peuples admirent les heureux effets de ces Coups de Maistre sans pourtant rien connoistre de leurs causes & divers ressorts. Or aprés avoir monstré que ces Ecrivains ont corrompu les mots, nous pouvons encore dire qu’ils ont pareillement depravé la nature de la chose, veu qu’ils nous proposent des preceptes generaux & des maximes universelles, fondées sur la justice & droit de Souveraineté, & par consequent permises & pratiquées tous les jours, au veu & sceu de tout le monde ; lesquels neanmoins ils estiment estre des secrets d’Estat. Aussi ne prenoient-ils pas garde qu’il y a une grande difference entre ceux-là, & ceux dont nous voulons parler ; puis que un chacun est fait sçavant, & rendu capable des premiers, pour si peu d’estude qu’il veüille faire dans les Auteurs qui en ont traitté ; où au contraire ceux dont il est maintenant question, naissent dans les plus retirez cabinets des Princes, & ne se traittent ny deliberent en plein Senat, ou au milieu d’une Cour de Parlement ; mais entre deux ou trois des plus avisez & plus confidens Ministres qu’ait un Prince. Et en effet, nous voyons qu’Auguste, lors qu’il eut dessein, aprés avoir gagné la bataille Actiaque, & appaisé les guerres civiles & étrangeres, de quitter le titre d’Empereur, & de rendre la liberté à sa patrie ; il n’en communiqua pas au Senat, quoy qu’il l’eust augmenté de six cens Senateurs ; ny à son Conseil particulier, qui estoit composé de vingt personnes les plus doctes & judicieuses qu’il avoit pû choisir ; mais il proposa & remit toute cette affaire au jugement de ses deux principaux Amis, Ministres, & Confidens, Mecenas & Agrippa, [70]quibuscum Imperii arcana communicare solebat, dit Dion. (Libr. 53.) Et si nous voulons remonter jusques à ce grand homme qui luy avoit resigné sa fortune entre les mains, Jules Cesar ; nous trouverons dans Suetone [71]in Julio, qu’il n’avoit que Quintus Pædius, & Cornelius Balbus, avec lesquels il communiquoit τὰ μυσικάτατα, c’est à dire ce qu’il avoit de plus secret & caché dans l’ame. Les Lacedemoniens qui augmenterent beaucoup leur Estat aprés la Victoire de Lisandre, établirent bien un conseil de trente personnes pour gouverner les affaires de leur Republique, mais non contens de ce, ils choisirent douze des plus judicieux & avisez de leurs Citoyens, pour estre comme les Oracles qui devoient par leur réponse conclure les Coups d’Estat. Les Venitiens font aujourd’huy de même avec leurs six Procureurs de Saint Marc ; & il n’y a aucun Souverain tant foible soit-il & de peu de consideration, qui soit si mal avisé, que de remettre au jugement du public ce qui à peine demeure assez secret dans l’oreille d’un Ministre ou Favori. C’est ce qui a fait dire à Cassiodore, [72]Arduum nimis est Principis meruisse secretum, (Libr. 8. Epist. 10.) & en un autre lieu, où il parle d’un Conseiller secret de Theodoric, [73]Tecum pacis certa, tecum belli dubia conferebat, & quod apud sapientes Reges singulare munus est, ille sollicitus ad omnia, tecum pectoris pandebat arcana. (Lib. 8. Epist. 9.) Eust-il pas fait beau voir, que Charles IX eust deliberé de faire la Saint Barthelemy avec tous les Conseillers de son Parlement, & que Henry III eust conclu la mort de Messieurs de Guise au milieu de son Conseil ? Je croy certes qu’ils y eussent aussi-bien reüssi, comme à vouloir prendre les lievres au son du tambour, ou les oiseaux avec des sonnettes. Et de plus je demanderois volontiers à ces Messieurs, si tant est qu’ils appellent les regles communes de regir & gouverner les Royaumes, [74]Arcana Imperiorum, quel nom ils pourront donner à ces secrets meslez d’un peu de severité, & sujets à la prudence extraordinaire, desquels nous venons maintenant de parler. Car de les appeller comme fait Clapmarius aprés Tacite, [75]Flagitia Imperiorum, c’est plustost remarquer ceux qui sont faits en consideration d’un bien particulier, & par quelque Tyran, que beaucoup d’autres qui se font pour l’interest public, & avec toute l’equité que l’on peut apporter en ces grandes entreprises, qui toutefois ne peuvent jamais estre si bien circonstanciées, qu’elles ne soient toujours accompagnées de quelque espece d’injustice, & sujettes par consequent au blasme & à la calomnie.
[70] Auxquels il avoit accoustumé de communiquer les secrets de l’Empire.
[71] Sur Julius.