[226]Limus ut hic durescit, & hæc ut cera liquescit
Uno eodemque igne.
(Virg. Ecl. 4.)
[226] Tout ainsi qu’un même feu endurcit la bouë & fait fondre la cire.
Et si un Prince avoit douze hommes de telle trempe à sa devotion, je l’estimerois plus fort, & croirois qu’il se feroit mieux obeïr en son Royaume, que s’il y avoit deux puissantes armées. Mais d’autant que l’on se peut servir de l’eloquence en deux façons pour parler ou pour écrire ; il faut encore remarquer que cette seconde partie n’est pas de moindre consequence que la premiere, & j’ose dire qu’elle la surpasse en quelque façon ; car un homme qui parle ne peut estre entendu qu’en un lieu & de 3 ou 4000 hommes tout au plus,
[227]Gaude quod videant oculi te mille loquentem.
[227] Réjouï-toi de ce qu’il y a mille yeux qui te voient parler.
Là où celuy qui escrit peut declarer ses conceptions en tous lieux, & à toutes personnes. J’ajouste que beaucoup de bonnes raisons échapent souvent aux oreilles par la precipitation de la langue, qui ne peuvent si facilement tromper les yeux quand ils repassent plusieurs fois sur une même chose. Et ce que les armes ne peuvent bien souvent obtenir sur les hommes, ceux-cy le gagnent par une simple declaration ou manifeste. C’est pourquoy François I, & Charles cinq ne se faisoient pas moins la guerre avec leurs lettres & apologies, qu’avec les lances & les épées : & nous avons veu de nostre temps, que la querelle du Pape & des Venitiens ; le debat sur le serment de fidelité en Angleterre ; la faveur du Marquis d’Ancre & Messieurs de Luyne en France, la guerre du Palatin en Allemagne, & des Valtelins en Suisse, ont produit une infinité de libelles autant prejudiciables aux uns que favorables aux autres. Ceux qui ont veu les merveilleux effets qu’ont produit la Cassandre & l’Ombre de Henry le Grand contre le Marquis d’Ancre, le Contadin Provençal & l’Hermite du mont Valerien, contre Messieurs de Luyne ; le Mot à l’oreille & la voix publique, contre le Marquis de la Vieuville, [228]l’Admonitio même, & le Mysteria Politica de Jansenius, contre les bons desseins de nostre Roy. Ceux-là dis-je ne peuvent pas douter combien de semblables écrits ont de force. Et Dieu veüille que ceux n’en ayent pas tant contre l’estat present de la France qui sont journellement envoyez de Bruxelles, ou qu’il se trouve des personnes assez capables & affectionnées, pour defendre vigoureusement les interests du Roy contre les mutinez, comme le Pere Paul l’Hermite a courageusement defendu la cause des Venitiens ; & Pibrac & Monluc celle de Charles IX & de Henry III, contre les plus furieuses médisances de tous les Calvinistes.
[228] L’advertissement & les Mysteres Politiques.
Mais aprés avoir amplement discouru de tous ces moyens pour accommoder la Religion aux choses Politiques, il ne faut pas oublier celuy qui a toujours esté le plus en usage, & plus subtilement pratiqué, qui est d’entreprendre sous le pretexte de Religion ce qu’aucun autre ne pourroit rendre valable & legitime. Et en effet le proverbe communément usurpé par les Juifs, [229]in nomine Domini committitur omne malum, ne se trouve pas moins veritable, que le reproche que fit le Pape Leon à l’Empereur Theodose, [230]privatæ causæ pietatis aguntur obtentu, & cupiditatum quisque suarum religionem habet velut pedissequam. De quoy puis que les exemples sont si communs que tous les livres ne sont pleins d’autre chose, je me contenteray, aprés avoir assez parlé de nos François, de m’arrester icy sur les Espagnols & de suivre ponctuellement ce que Mariana le plus fidele de leurs Historiens en a remarqué. Il dit doncques en parlant des premiers Goths, qui occuperent les Espagnes, & des guerres qu’ils faisoient pour se chasser les uns les autres, qu’ils se servoient de la Religion comme d’un pretexte pour regner, & son refrain ordinaire est, [231]optimum fore judicavit religionis prætextum, (l. 6. c. 5.) en parlant du Roy Josenand qui se fit assister des Bourguignons Arriens pour chasser le Roy Suintila ; & lors qu’il est question des Roys de Chintila, [232]cum species religionis obtenderetur ; (c. 6.) comme aussi décrivant en quelle façon Ervigius avoit chassé le Roy Wamba, [233]optimum visum est religionis speciem obtendere ; (c. 7.) & quand deux freres de la Maison d’Arragon [234]violento imperiosi Pontificis mandato (c’estoit Boniface VIII) s’armerent l’un contre l’autre, ce bon Pere remarque fort à propos, qu’il n’y avoit rien de plus inhumain, que de violer ainsi les loix de la nature, [235]sed tanti fides religioque fuere ; (lib. 51. c. 1.) & le même encore parlant de la Navarre, que Ferdinand [236]immensa imperandi ambitione, osta à sa propre Niepce, il ajouste pour excuse, [237]sed species religionis prætexta facto est, & Pontificis jussa. (lib. 25. cap. ult.) Mais parce que ce ne seroit jamais fait de vouloir alleguer tous les endroits où ce brave auteur a fait de semblables remarques, j’attesteray tout son livre entier qui n’est plein d’autre chose ; & passant à Charles V, je produiray contre luy ce que disoit François I, en son apologie de l’an 1537. Charles veut empieter sur les Estats sous couleur de Religion. Et en parlant de la guerre d’Allemagne, l’Empereur sous couleur de religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre & se faire le chemin à la Monarchie, Ce qui fut aussi fort bien remarqué par Monsieur de Nevers au passage que nous avons allegué cy-dessus. Finalement lors que le feu Roy Jacques fut appellé à la Couronne d’Angleterre, le Roy d’Espagne se hasta de noüer une étroitte alliance avec luy, le Connestable de Castille y fut envoyé, la relation en a esté imprimée, & Rovida Senateur de Milan appelle cette alliance une œuvre tres-sainte, reconnoist le Roy d’Angleterre pour un tres-saint Prince Chrestien, luy offre de la part du Roy son Maistre toutes ses forces par mer & par terre, & proteste que le Roy d’Espagne le fait [238]divinâ admonitione, divinâ voluntate, divinâ ope, non nisi magno Dei beneficio. Puis doncques que le naturel de la plûpart des Princes est de traitter de la religion en Charlatans, & de s’en servir comme d’une drogue, pour entretenir le credit & la reputation de leur theatre, on ne doit pas, ce me semble, blâmer un Politique, si pour venir à bout de quelque affaire importante, il a recours à la même industrie, bien qu’il soit plus honneste de dire le contraire, & que pour en parler sainement,