Qu’il se souvienne seulement d’observer toujours ces deux preceptes, le premier de conjoindre & assembler autant qu’il luy sera possible l’utilité & l’honnesteté, l’envisageant toujours & la costoyant le plus prés qu’il luy sera possible : l’autre de ne servir jamais d’instrument à la passion de son Maistre, & de ne rien proposer ny conclure, qu’il ne juge luy-même estre necessaire pour la conservation de l’Estat, le bien du peuple, ou le salut du Prince, demeurant à couvert pour ce qui sera du reste sous ce bon avis de Plutarque, Que bien souvent pour faire la justice il ne faut pas tout ce qui est juste. (Livre de la curiosité.)
Enfin la troisiéme & derniere partie qui doit composer & perfectionner nostre Ministre, est la Prudence, Vertu si necessaire à un homme de cette qualité, qu’il ne peut en aucune façon s’en passer, veu que comme nous enseigne Aristote, [298]prudentia & scientia civilis iidem sunt animi habitus, (l. 6. Eth. c. 8.) & qu’au reste elle est si puissante qu’elle seule domine & gouverne les trois temps de nostre vie, [299]dum præsentia ordinat, futura prævidet, præterita recordatur : si universelle qu’elle comprend sous soy toutes les autres vertus, circonstances, & observations que nous pouvons faire icy de la science, modestie, experience, conduitte, retenuë, discretion, & particulierement de ce que les Italiens appellent Segretezza par un terme qui leur est propre. Juvenal (Sat. X.) ayant fort bien dit que
[300]Nullum numen abest si sit prudentia :
[298] La prudence & la science civile sont les mêmes habitudes d’un esprit.
[299] Lors qu’elle ordonne pour le present, prevoit l’avenir & se souvient du passé.
[300] La fortune ne manque jamais là où il y a de la prudence.
Neanmoins comme plusieurs choses sont requises pour former l’or, qui est le Roy des Metaux, la preparation de la matiere, la disposition de la Terre, la chaleur du Soleil, la longueur du temps ; aussi pour former cette Prudence, la Reyne des vertus politiques, l’or des Royaumes, le thresor des Estats, il faut de grandes aides, & des avantages tres-heureux ; la force de l’esprit, la solidité du jugement, la pointe de la raison, la docilité pour apprendre, l’instruction receuë des grands personnages, l’estude des sciences, la connoissance de l’histoire, l’heureuse memoire des choses passées, sont les dispositions pour y parvenir : la saine consultation, la connoissance & consideration des circonstances, la prevoyance des effets, la precaution contre les empeschemens, la prompte expedition, sont les belles actions qu’elle produit ; & enfin le repos des peuples, le salut des Estats, le bien commun des hommes, sont les fruits divins que l’on en recueille. Mais encore n’est-ce rien dire, si nous n’ajoustons quels sont les lignes, par lesquels on peut juger du progrez que quelqu’un aura fait en l’acquisition de ce thresor, & s’il est veritablement assez sage & prudent pour seconder un Prince en l’administration de son Estat. Or entre plusieurs que l’on en peut donner, je proposeray ceux-cy comme les plus ordinaires & communs, sçavoir tenir secret ce qu’il n’est à propos de dire, & parler par necessité plutost que par ambition, ne croire trop promptement ny à toutes sortes de personnes, estre plus prompt à donner ce qui est à soy qu’à demander ce qui appartient à autruy, examiner bien les choses auparavant que d’en juger, ne médire de personne, excuser les fautes, & defendre la renommée d’un chacun, ne mépriser personne, non pas même les moindres : Honorer les hommes selon leurs merites & qualitez, donner plus de loüange à ses compagnons qu’à soy-même, servir & entretenir ses amis, demeurer ferme & constant parmy leurs adversitez, ne changer de dessein & de resolution sans quelque grand sujet, deliberer à loisir & executer gayement & avec diligence, ne s’émerveiller de ce qui est extraordinaire, ny se mocquer de personne, mais sur tout épargner les pauvres & ses amys, n’envier la loüange à ceux qui la meritent, non pas même à ses ennemis, ne parler sans sçavoir, ne donner conseil qu’à ceux qui le demandent, ne faire l’entendu en ce qui n’est pas de sa profession, & ne parler de ce qui en est qu’avec modestie & sans jactance & affectation, comme faisoit Piso, duquel Vell. Paterc. a dit, [301]quæ agenda sunt agit sine ulla ostentatione agendi ; avoir plus d’effets que de paroles, plus de patience que de violence, desirer plutost le bien que le mal à ses ennemis, plutost perdre que plaider, n’estre cause d’aucun trouble ny remuement, finalement aymer Dieu, servir son prochain, & ne souhaitter la mort ny la craindre. Or ce qui m’a fait recueillir tous ces signes si particulierement, c’est parce que le choix d’un Ministre est de si grande importance, que les Princes ont grand interest de ne s’y pas tromper, & encore qu’il ne faille pas esperer de les pouvoir tous rencontrer en un homme, on ne peut toutefois manquer de preferer celuy qui en aura le plus. Et quand le Prince l’aura trouvé, ce sera à faire à luy de le bien maintenir & choier comme un precieux thresor, parce que si la naissance ne luy a donné des couronnes, les couronnes toutefois ne se peuvent passer de luy : si la fortune ne l’a fait Roy, sa suffisance le rend l’oracle des Roys, & tout ce qu’il dira des loix, ses simples paroles passeront pour raisons, ses actions pour exemples, & toute sa vie pour miracle.
[301] Il fait ce qu’il faut faire sans aucune ostentation de ses actions.
Aprés avoir expliqué ce qui est du devoir du Ministre envers le Prince, il nous reste à considerer, comme en passant neanmoins, ce que le Prince doit contribuer de son costé, pour bien traitter avec son Ministre, & parce qu’en matiere de regles & preceptes, j’ay toujours estimé avec Horace, que les plus courts sont les meilleurs,
[302]Quicquid præcipies esto brevis ;