La seconde chose que le Prince doit observer envers son Ministre, est qu’il le tienne comme amy, & non pas comme flateur, qu’il luy permette de parler & d’opiner librement, d’expliquer & fortifier son opinion, sans le contraindre ou luy sçavoir mauvais gré de ne point condescendre à la sienne, [311]meliora enim vulnera diligentis, quàm oscula blandientis, & puis que comme disoit un brave Conseiller à son Maistre, [312]non potes me simul amico & adulatore uti. Si un Prince veut estre flatté, il a assez de Gentilshommes & Courtisans qui ne cherchent que l’occasion de le faire, sans y employer celuy qui doit estre sa bouche de verité. Et celuy-là ne peut jamais bien reüssir, [313]cujus aures ita formatæ sunt, ut aspera quæ utilia, & nihil nisi jucundum non læsurum accipiant. (Tacit. 3. hist.)
[311] Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un flateur.
[312] Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout ensemble.
[313] Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut blesser.
Finalement comme ceux qui demeurent quelque temps au Soleil sont échauffez par sa chaleur ; aussi faut-il que celuy qu’un Prince ou Souverain approche de sa personne, ressente les effets de son pouvoir, & de l’amitié qu’il luy porte par la recompense deüe à ses services ; & quoy que la plus honorable & glorieuse qu’il luy puisse donner, soit de les agréer, & de s’en declarer satisfait, [314]beneficium siquidem est reddere bonitatis verba, (Senec.) & suivant même l’opinion commune,
[315]Principibus placuisse viris non ultima laus est.
[314] Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en bons termes des services qu’on a reçus.
[315] On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.
Il faut neanmoins passer outre, & pratiquer à son occasion cette belle vertu de la liberalité, en luy subministrant les choses necessaires pour vivre honnestement dans un estat mediocre, & autant éloigné de l’ambition que de la necessité. Philippes II disoit à Ruy Gomes son Confident serviteur, faites mes affaires & je feray les vostres : Il faut que tous les Princes en disent autant à leurs Ministres, s’ils en veulent estre servis avec affection & fidelité, [316]liberalitas enim commune quoddam vinculum est, quo beneficus & beneficio devinctus astringuntur. Et j’estime qu’il seroit encore meilleur de les mettre promptement en repos de ce costé-là, afin que n’ayant plus à la teste cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entierement libre & dégagé de toutes passions au maniement des affaires, qui seroit le premier fruit de cette liberalité, comme le second d’acquerir beaucoup d’honneur & de recommandation à celuy qui l’auroit pratiquée, d’autant que, selon la remarque d’Aristote, entre tous les Princes vertueux, [317]ii fere diliguntur maximè, qui fama & laude valent liberalitatis ; & le dernier de rendre les personnes entierement liées au service de ceux qui leur font du bien, veu que, suivant le dire d’un Ancien, qui a le premier inventé les bienfaits, il a voulu forger des seps & des menottes, pour enchaisner les hommes, les captiver & traisner aprés soy.
[316] Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur & celuy qui reçoit le bienfait.