Je me récreois parfois, selon que je me trouvois disposé, à voir jetter l'esvent aux baleines, & jouer les petits balenots, & en ay veu une infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre repos par leurs soufflemens & les diverses courses des Gibars & Baleines. Gibar est une espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d'une bosse qu'il semble avoir, ayant le dos fort eslevé; où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur. Toutes les femelles portent & font leurs petits tous vifs, les allaitent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes eslevees un peu hors, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Les Baleines se voyent & descouvrent de loin par leur queue qu'elles monstrent souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par les esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances, & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de quatre cens barriques, d'autres six-vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques: & Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & trois cens soixante de large. Il y en a desquelles on en pourroit tirer davantage.
A mon retour je vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de l'annee precedente, & ne peux en concevoir la cause ny le pourquoy, sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que rendit la playe d'une grande Baleine, que par plaisir un de nos Commis luy avoit faite d'un coup d'arquebuse à croc, chargee d'une double charge; ce n'est neantmoins ny la façon, ny la maniere de les avoir: car il y faut bien d'autre invention, & des artifices desquels les Basques se sçavent bien servir, c'est pourquoy je n'en fais point de mention, & me contente que d'autres Autheurs en ayent escrit.
La premiere Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, & passant tout aupres on détourna un peu le navire, craignant qu'à son resveil elle ne nous causast quelque accident. J'en vis une entre les autres espouventablement grosse, et telle que le Capitaine, & ceux qui la virent dirent asseurement n'en avoir jamais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux recognoistre sa grosseur & grandeur est, que se demenant & soutenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand corps. Je m'estonnay fort d'un Gibar, lequel avec sa nageoire ou de sa queue, car je ne pouvois pas bien discerner ou recognoistre duquel c'estoit, frappoit si furieusement fort sur l'eau, qu'on le pouvoit entendre de fort loin, & me dit-on que c'estoit pour estonner & amasser le poisson, pour apres s'en gorger. Je vis un jour un poisson de quelque dix ou douze pieds de longueur, & gros à proportion, passer tout joignant nostre navire: on me dit que c'estoit un Requiem, poisson fort friant de chair humaine, c'est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner où il y en a, pource qu'il ne manque pas d'engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il couppe aysement avec ses deux ou trois rangees de dents qu'il a en sa gueule, & n'estoit qu'il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour prendre sa proye, à cause que comme un Esturgeon, il a sa gueule sous un long museau, il devoreroit tout: mais il luy faut du temps à se tourner, & par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s'il avoit sa gueule autrement.
Assez proche du Grand banc, un de nos mattelots harponna une Dorade, c'est, à mon advis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble que la Nature se soit delectee & ait pris plaisir à l'embellir de ses diverses & vives couleurs de sorte mesme qu'esblouit presque la veuë des regardans, en se diversifiant & changeant comme le Cameleon, & selon qu'il approche de sa mort il se diversifie & se change en ses vives couleurs. Il n'avoit pas plus de trois pieds de longueur, & sa nageoire qu'il avoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste jusqu'à la queuë, toute dorée & couverte comme d'un or tres fin: comme aussi la queuë, ses aisleron ou nageoires, sinon que par fois il paroissoit de petites taches de la couleur d'un tres fin azur, & d'autres de vermillon, puis comme d'un argenté; le reste du corps estoit tout doré, argenté, azuré, vermillonné, & de diverses autres couleurs, il n'est pas gueres large sur le dos, ains estroict, & le ventre aussi; mais il est haut & bien proportionné à sa grandeur: nous le mangeasmes, & trouvasme tres-bon, sinon qu'il estoit un peu sec, quand il fut pris il suyvoit & se jouoit de nostre vaisseau, car le naturel ce ce poisson suit volontiers les navires: mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes aussi de la mer un poisson mort, de mesme façon qu'une grosse perche, qui avoit la moitié du corps entierement rouge; mais aucun de nos gens ne peut jamais dire ny juger quel poisson c'estoit. J'ay aussi quelquesfois veu voler hors de l'eau des petits poissons, environ de la longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuyvoient. Nos mattelots herponnerent un gros Marsoin femelle, qui en avoit un un petit dans le ventre, lequel fut lardé & rosty en guise d'un levraut, puis mangé, & la femelle aussi, laquelle nos servit plusieurs jours: ce qui nous fut une grande regale pour estre las des Salines, qui est la viande ordinaire de la mer.
Assez prés du Grand-banc il se voit un grand nombre d'oyseaux de mer de diverses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes, & autres, que nous appelons Foucquets, ressemblans aucunement au pigeon, sinon qu'ils sont encor' une fois plus gros, ont les pattes d'oyes, & se repaissent de poisson. Ces oyseaux servent de signal aux mariniers de l'approche dudict Grand-Banc, & de certitude de leur droicte route: mais je m'esmerveille, avec plusieurs autres, où ils peuvent faire leurs nids, & esclore leurs petits, estans si esloignez de terre. Il y en a qui asseurent, apres Pline, que sept jours avant, & sept jours apres le solstice d'hyver la mer se tient calme, & que pendant ce temps-là les Alcyons font leurs nids, leurs oeufs, & esclosent leurs petits, & que la navigation en est beaucoup plus asseurée: mais d'autres ne l'asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c'est pourquoy je laisse la chose à decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé un de ces Fouquets avec une longue ligne, à l'ain de laquelle y avoit des entrailles de molluës fraisches, qui est l'invention dont on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor' un autre de cette façon, un de ces Fouquets grandement affamé, voltigeoit à l'entour de nostre navire cherchant quelque proye: l'un de nos matelots advisé, luy presente un harang qu'il tenoit en sa main, & l'oyseau affamé y descent, et le garçon habile le prit par la patte, & fut pour nous. Nous le nourrismes & conservasmes un assez long temps dans un seau couvert, où il sçavoit fort bien pincer du bec quand on s'en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet oyseau Happe-foyes, à cause de leur avidité à recueillir & se gorger des foyes des molluës que l'on jette en mer apres qu'on leur a ouvert le ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du vaisseau & navire pour en attrapper à quelque prix que ce soit.
Le Grand-banc, duquel nous avons desjà parlé, & au travers duquel il nous convenoit passer: ce sont hautes montagnes, assises en la profonde racine des abysmes des eaux lesquelles s'eslevent jusqu'à trente, quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On les tient de six-vingts lieuës de long, d'autres disent de deux cens, & soixante de large, passé lequel on ne trouve plus de fond, non plus que par-deçà, jusqu'à ce qu'on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche des molluës: car c'est le lieu où plus particulierement on y en pesche grande quantité, & sont des meilleures de Terre-neuve: en passant nous y en peschasmes un grand nombre, & quelques Flectans fort gros, qui est un fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux molluës, qu'il mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son corps, qui est presque faict en la forme d'un turbot ou barbuë, mais dix fois plus grand: ils sont fort-bons à manger grillés & bouillis par tranches. Cela est admirable, combien les molluës sont aspres à avaller ce qu'elles rencontrent & leur vient au devant, soit l'amorce, fer, pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l'on retrouve par-fois dans leur ventre, quant elles ne le peuvent revomir, c'est la cause pourquoy l'on en prend si grand quantité; car à mesme temps qu'elles apperçoivent l'amorce, elles l'engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles revomissent l'ain, & s'eschappent souvent.
Je ne sçay d'où en peut proceder la cause, mais il fait continuellement un brouillas humide, froid & pluvieux sur ce Grand-banc, aussi bien en plein Esté comme en Automne, & hors dudict Banc il n'y a rien de tout cela, c'est pourquoy il y seroit grandement ennuyeux & triste, n'estoit le divertissement & la recreation de la pesche. Une chose, entr'autres, me donnoit bien de la peine lors que je me portois mal une grande envie de boire un peu d'eau douce, & nous n'en avions point par ce que la nostre estoit devenuë puante, à cause du long-temps que nous estions sur mer, & si le cidre ne me sembloit point bon pendant ces indispositions, & encor' moins pouvois-j user d'eau de vie, ny sentir le petun ou merluche, & beaucoup d'autres choses, sans me trouver mal du coeur, qui m'estoit comme empoisonné, & souvent bondissant contre les meilleures viandes, & rafraischissemens: estre couché ou appuyé me donnoit quelque allegement, lors principalement que la mer n'estoit point trop haute; mais lors qu'elle estoit fort enflee, j'estois bercé d'une merveilleuse façon, tantost couché de costé, tantost les pieds eslevez en haut, puis la teste, & tousjours avec incommodité à l'ordinaire, que si on se portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, & s'y accoustumeroit-on aussi gayement que les mattelots: mais en toutes choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent quelques-fois fort long-temps sur mer, selon la complexion des personnes, & la force de leurs estomachs.
Quelque temps apres avoir passé le Grand-banc, nous passasmes le Banc à vers, ainsi nommé, à cause qu'aux molluës qu'on y pesche, il s'y trouve des petits boyaux comme vers, que remuent & si elles ne sont si bonnes ny si blanches à mon advis. Nous passasmes apres tout joignant le Cap Breton (que est estimé par la hauteur de 45 degrez 3 quarts de latitude, & 14 degrez 50 minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap Breton & l'Isle sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, & en partie pleine de rochers, & semble n'avoir pas plus d'une lieuë de longueur ou environ; mais ledit Cap-breton que nous avions à main gauche, est une grande Isle en forme triangulaire, qui a 80 ou 100 lieuës de circuit, & est une terre eslevee, & me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se presenta à mon objet; pendant les quatre jours que pour cause de vents contraires nous conviasmes contre la coste: cette terre du Cap-breton est une terre sterile, neantmoins agréable en quelques endroitcs, bien qu'on y voye peu souvent des Sauvages, & ce qu'on nous dist. A la poincte du Cap, qui regarde & est vis-à-vis de l'Isle sainct Paul, il y a un Terre eslevé en forme quarrée, & plate au dessus, ayant la mer de trois costez, & un fossé naturel qui le separe de la terre ferme: ce lien semble avoir esté faict par industrie humaine, pour y bastir une forteresse au dessus qui seroit imprenable, mais l'ingratitude de la terre ne merite pas une si grande despence, ny qu'on pense à s'habituer en lieu si miserable & sterile.
Estans entrez dans le Golfe, ou Grande-Baye S. Laurens, par où on va à Gaspé & Isle percee, &c. nous trouvasmes dés le lendemain l'Isle aux oyseaux, tant renommee pour le nombre infiny d'oyseaux qui l'habitent: elle est esloignee environ quinze ou seize lieuës de la Grand'-terre, de sorte que de là on ne la peut autrement descouvrir. Cette Isle est estimée en l'eslevation du Pole de 49 degrez 40 minutes. Ce rocher ou Isle, à mon advis, plat un peu en talus, & a environ une petite lieuë de circuit, & est presque en ovale, & d'assez difficile accez: nous avions proposé d'y monter s'il eust faict calme, mais la mer un peu trop agitée nous en empescha. Quant il faict vent, les oyseaux s'eslevent facilement de terre, autrement il y en a de certaines especes qui ne peuvent presque voler, & qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme avoient faict les Mattelots d'un autre navire; qui avant nous en avoient emply leur chalouppe, & plusieurs tonneaux des oeufs qu'ils trouverent aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur extreme des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pour la pluspart, ne vivent que de poisson, & bien qu'ils soient de diverses especes, les uns plus gros, les autres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire plusieurs trouppes; ains comme une nuee espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle, & aux environs, & ne s'escartent que pour s'égayer, eslever & se plonger dans la mer: il y avoit plaisir à les voir librement approcher & roder à l'entour de nostre vaisseau, & puis se plonger pour un long temps dans l'eau, cherchans leur proye. Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n'y a aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrengez plus proches de leurs semblables, & les moins gros ou d'autres espèces, avec ceux qui leur conviennent, & de tous en si grande quantité, qu'à peint le pourroit-on jamais persuader à qui ne l'auroit veu. J'en mangeay d'un, que les Mattelots appellent Guillaume, & ceux du pays Apponach, de plumage blanc & noir, & gros comme une poule, avec une courte queue, & de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d'une autre espece, plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Il y en a aussi d'une autre sorte; mais plus grands, & blancs, separez des autres en un canton de l'Isle, & sont tres difficiles à prendre, pour ce qu'ils mordent comme chiens, & les appelleoint margaux.
Proche de la mesme Isle il y en a une autre plus petite, & presque de la mesme forme, sur laquelle quelques-uns de nos Matelots estoient montez en un autre voyage precedent, lesquels me dirent & asseurerent y avoir trouvé sur le bord de la mer, des poissons gros comme un boeuf, & qu'ils en tuerent un, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre, ayans auparavant frappé en vain une infinité de coups, & endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouvoir blesser, par la grande dureté de sa peau, bien que, d'ailleurs il soit quasi sans deffence & fort massif.