Une journee, apres avoir trouvé ces Sauvages, nous nous arrestames quelque temps en un village d'Algoumequins, & y entendant un grand bruit, je fus curieux de regarder par la fente d'une Cabane, pour sçavoir que c'estoit, là où je vis au dedans (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) une quantité d'hommes, mi-partis en deux bandes, assis contre terre, & arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande avoit devant soy une longue perche platte, large de trois ou quatre doigts, & tous les hommes ayans chacun un baston en main, en frappoient continuellement ces perches plattes, à la cadence du son des Tortuës, & de plusieurs chansons qu'ils chantoient de toute la force de leur voix. Le Loki ou Medecin, qui estoit au haut bout avec sa grande Tortuë en main, commençoit, & les autres À pleine teste poursuyvoient, & sembloit un sabat & une vraye confusion & harmonie de Demons. Deux femmes cependant tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de Loki, à quelque temps de là le Loki à quatre pattes, s'approchoit de l'enfant, avec des cris & hurlemens comme d'un furieux Taureau, puis souffloit environ les parties naturelles, & apres recommençoient leur tintamarre & leur ceremonie, qui finit par un festin qui se disposoit au but de la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, ou si on y adjousta encore quelqu'autre ceremonie, je n'en ay rien sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent, apres avoir repeu & un peu reposé.
De cette Nation nous allasmes cabaner en un village d'Andarahouats, que nous disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient venus poser proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient dans la traite de Kebec, & fusmes deux jours à traitter & negotier avec eux. Ces Sauvages sont une certaine Nation qui portent leurs cheveux relevez sur le front, plus droicts que les perruques des Dames, & les font tenir ainsi droicts par le moyen d'un fer, ou d'une hache chaude, ce qui n'est point autrement de mauvaise grace; ouy bien de ce que les hommes ne couvrent point du tout leurs parties naturelles, qu'ils tiennent à descouvert, avec tout le reste du corps, sans honte ny vergongne; mais pour les femmes, elles ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, ceint à l'entour des reins, & descend jusques sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a un grand peuple en cette Nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs & pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes & filles qui faisoient des nattes de joncs, grandement bien tissuës, & embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient par apres pour d'autres marchandises, des Sauvages de diverses contrees, qui abordoient en leur village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d'entr'eux sement des bleds d'Inde, & font la guerre à une autre Nation nommée Assicagueronon, qui veut dire gens de feu: car en langue Huronne, Assista signifie feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux d'environ deux cens lieuës & plus; ils vont par trouppes en plusieurs regions & contrees, esloignees de plus de quatre cens lieuës (à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, & eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, & autres fatras.
Les femmes vivent fort bien avec leurs marys, & ont cette coustumes avec toutes les autres femmes des peuples errans, que lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d'avec leurs marys, & la fille d'avec ses pere & mere, & autres parens, & s'en vont en de certaines Cabanes escartees & esloignees de leur village, où elles sejournent & demeurent tout le temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur portent des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à leur retour, si elles mesmes n'emportent suffisamment pour leur provision, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, & autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur maison ou village, pour semblables incommoditez; mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, & ne permettent à personne de manger de leurs viandes & menestres: de sorte qu'elles semblent imiter les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le temps de leurs fleurs. Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé cette coustume de se separer ainsi quoy que je l'estime pleine d'honnesteté.
De nostre arrivee au pays des Hurons,
quels estoient nos exercices, & de
nostre maniere de vivre &
gouvernement dans le pays.
CHAPITRE V.
UIS, qu'avec la grace du bon Dieu, nous sommes arrivez jusques-là, que d'avoisiner le pays de nos Hurons, il est maintenant temps que je commence à en traicter plus amplement, & de la façon de faire de ses habitans, non à la maniere de certaines personnes, lesquelles descrivans leurs Histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, & les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience, on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escrit non seulement les choses principales, comme elles sont; mais aussi les moindres & plus petites, avec la mesme naïfveté & simplicité que j'ai accoustumé.
C'est pourquoy je prie le Lecteur d'avoir pour agreable ma maniere de proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos Sauvages, j'ay esté contrainct inserer icy plusieurs chose inciviles & extravagantes; d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement, qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y retrouve: autrement il ne m'eust fallu descrire les moeurs des Sauvages, s'il ne s'y trouvoit rien de sauvage, mais des moeurs polies & civiles, comme les peuples qui sont cultivez par la religion & pieté, ou par des Magistrats & sages, qui par leurs bonnes lois eussent donné quelque forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'une nature espuree.
Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ midy, que le Soleil donnoit à plomb: mes Sauvages ayans serré leur Canot en un bois là auprés me chargerent de mes hardes & pacquets, qu'ils avoient auparavant tousjours portez par le chemin: la cause fut la grande distance qu'il y avoit de là au Bourg, & qu'ils estoient desja plus que suffisamment chargez de leurs marchandises. Je portai donc mon pacquet avec une tres grande peine, tant pour sa pesanteur, & de l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité grande que je ressentois en tous mes membres depuis un long temps, joinct que pour m'avoir fait prendre le devant comme ils avoient accoustumé (à cause que je ne pouvois les suyvre qu'à toute peine) je me perdis du droict chemin, & me trouvay longtemps seul, sans sçavoir où j'allois. A la fin, apres avoir bien marché & traversé pays, je trouvay deux femmes Huronnes proche d'un chemin croisé & leur demanday par où il falloit aller au Bourg où je me devois rendre, je n'en sçavois pas le nom, & moins lequel je devois prendre des deux chemins, ces pauvres femmes se peinoient assez pour se faire entendre, mais il n'y avoit encore moyen. Enfin, inspiré de Dieu, je pris le bon chemin, & au bout de quelque temps je trouvay mes Sauvages assis à l'ombre sous un arbre, en une belle grande prairie, où ils m'attendoient, bien en peine que j'estois devenu: ils me firent seoir auprés d'eux, & me donnerent des cannes de bled d'Inde à succer, qu'ils avoient cueillies en un champ tout proche de là. Je pris garde comme ils en usoient, & les trouvay d'un assez bon suc: apres, passant par un autre champ plein de Fezolles, j'en cueillay un plein plat, que je fis par apres cuire dans nostre Cabane avec de l'eau quoyque l'escorce en fust desja assez dure: cela nous servit pour un second festin apres nostre arrivee.