Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru, mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, & y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier auparavant le potage ou Sagamité.
Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled, non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur, que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert à faire des festins de grande importance, cuit comme la Neintahouy, & ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, & infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue, semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues, sinon de certaines racines qu'ils appellent sondhyararre, & autres semblables.
Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en cette maniere.
Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle estoit la viande ou le poisson à cuire, & à mesme temps les en retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient (comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz, puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors.
De leurs festins & convives.
CHAPITRE IX.
E grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre.
Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir ses gens de venir, leur disans à leur mode, Saconcheta, Saconcheta, c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne derive point pourtant du mot de festin, car Agochin, entr'eux, veud dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que ces Aquaniaqués en sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane, chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite. Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin, lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise.