Le Marquis de St. Alban
a la
Duchesse de Montjustin.
Ma santé se rétablit de jour en jour, grâce aux soins qui me sont prodigués, et à un excellent chirurgien. Je ne serai certainement point estropié, voilà ce qu'il y a d'intéressant, ma chère cousine. La paisible et charmante habitation où m'a conduit un génie bienfaisant, n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le père et le mari de la Comtesse sont arrivés de Vienne; l'inquiétude règne dans la maison, le père craint de rendre un domaine assez considérable dont il jouissait depuis près de trente ans, avec les fruits perçus depuis ce temps. Les frais du procès ajouteraient encore aux embarras, parce qu'il faut les payer incessament; à la vérité on compte un peu sur le bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pénétré de reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le père de la Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a presque jamais quitté son château; il connaît peu le monde, et il a mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procédés qu'il a éprouvés, et qui ont laissé de profondes impressions dans son ame; du reste il est attaché scrupuleusement à ses devoirs, à sa religion jusqu'à la superstition; occupé de l'administration de son bien, et entier dans ses volontés; il aime sa femme parce que la religion et la morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la religion, c'est cette irrésistible attraction qui est dans le moindre de ses mouvemens. Il me reste à vous donner une idée du mari: il a une de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarquée nulle part; il a servi quelques années; et sa famille désirant que son nom se perpétuât l'a engagé à se marier avec la charmante Victorine qui est de la même maison. Il paraît sentir son infériorité; mais il croit que la dignité de mari suffit pour faire disparaître toutes les inégalités personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est l'heureux mortel qui possède Victorine; mais que dis-je, un tel bonheur n'est pas sans partage; il ne possède que la plus petite partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni de son cœur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donné l'essor aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir participé au charmant concert de deux esprits et de deux cœurs, se répondant et s'éclairant mutuellement! Les nouveaux arrivés m'ont fait des politesses à leur manière, le père avec assez de franchise, le mari avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari répond à la justesse de son discernement, à cette connaissance, j'oserais dire, à cet instinct des plus délicates convenances: elle ne cherche point à le faire valoir en protectrice; mais sait faire en-sorte qu'il ne paraisse jamais à son désavantage; elle ne cherche point à faire à lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se borne à des manières qui caractérisent l'amitié et l'estime, enfin elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui puisse donner l'idée du mépris. Le temps va arriver où je serai obligé de quitter cette aimable société. Je ne puis rien comparer dans ma vie au charme des jours que j'ai passés ici. Il y a quelque temps qu'ayant horriblement souffert, je m'endormis profondément; à mon réveil, mes yeux se portèrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel je suis pendant la journée, et cette glace m'offrit une femme vêtue de blanc; ses cheveux épars et bouclés tombaient sur un cou d'albâtre entouré d'un rang de perles, une rose était à quelque distance et s'élevait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour étaient nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur éblouissante parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire connaître que j'étais éveillé et je vis cette figure céleste jeter des regards d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, ces regards, jusqu'au plus profond de mon cœur; je ne me croyais plus sur la terre, et j'étais transporté au milieu des anges. Sa mère était près d'elle et contemplait avec délice sa charmante fille, et un vieillard respectable lisait et s'arrêtait quelquefois pour jeter sur elle un regard de satisfaction. Chacun m'exprima à mon réveil, d'une manière touchante ses craintes et le plus tendre intérêt. Ce réveil, ce tableau, car c'en était un, puisque je ne les voyais tous que dans la glace, seront sans cesse présens à mon esprit. Adieu, ma chère cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en échange de tous les détails que je vous envoie, sur une société qui suspend par momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche d'être heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne payerai pas bien cher cet éclair de bonheur.
LETTRE XXIX.
La Cesse de Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.
Le procès répand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille, et je suis forcée aussi de prendre un air inquiet pour ne pas désobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix à la fortune pour être fort affectée. Ce qui me touche véritablement c'est l'embarras où se trouverait mon père pour subvenir aux frais du procès. Le marquis de St. Alban qui me croit plus inquiète que je ne le suis, partage avec vivacité le chagrin général, et ce qu'il y a de bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance dans sa guérison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce sera pour moi, et je crois aussi pour ma mère, une véritable privation, et peut-être aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis son séjour ici, et nos agréables me sont encore plus insupportables; mon mari s'en est sans doute apperçu, et sur ce que je n'étais pas aussi enthousiasmée que lui du prince de **** que nous avons vu deux ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il faut être Français pour plaire à madame: voilà ses mots; mais il y avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la présence du Marquis lui est à charge: les malheureux sont toujours importuns à certaines personnes, à presque tous les hommes; le calcul de l'intérêt est en entier contre eux; l'intérêt étend ses vues dans l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un léger bienfait pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours été porté à l'économie; il en sent en ce moment encore plus la nécessité, et il s'exagère la faible dépense que le séjour du Marquis occasionne: voilà je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs jamais aimé les Français. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car le Marquis part pour Francfort, où il a quelques misérables débris de sa fortune à rassembler. J'aurai besoin de quelque temps après son départ, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et m'habituer à des sociétés, sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des livres, et quand vous serez mariée, ma chère amie, les occasions fréquentes de nous voir ne me laisseront rien à désirer. Adieu, mon unique, tendre et adorable amie.
Fin du tome premier.
Liste des modifications:
| page 36: | Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding on élève des doutes) |
| page 40: | existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait pas existé») |
| page 119: | tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade) |