LETTRE III.


Melle Emilie
a
la Cesse de Loewenstein.

Je ne puis vous exprimer, ma chère amie, le plaisir que m'a fait éprouver votre lettre, il n'y a que votre présence qui eût pu le surpasser; mais elle m'en donne l'espérance, et mon cœur se livre tout entier d'avance à toutes les effusions de la plus tendre amitié. Si ma mère n'était pas malade, je serais déjà auprès de vous. Que de choses j'ai à vous dire après une aussi longue séparation! Je ne doute pas que vous n'ayez été, pendant tout le siège, plus inquiète, plus agitée que votre Emilie; ceux qui sont exposés aux plus grands dangers se familiarisent avec eux. L'espérance semble faire choix de toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de sécurité. Quand on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui nous environne, on se fait à ce bruit et l'on se persuade que les coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de même de ceux qui dans l'éloignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois être dans le vrai en vous disant, suivant ma méthode, cette analyse de nos sentimens; mais aussi, je me plais à me peindre des plus vives couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie, à l'exagérer s'il était possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de vous revoir; et j'ai embrassé de bien bon cœur ma petite sœur Caroline qui s'est écriée, au départ des Français, nous pourrons donc revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait éprouver sa sœur ainée! Je m'intéresse à votre héros blessé, et je le trouve bien heureux de vous avoir rencontrés. On dit qu'on renvoie les Français de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrés sont bien à plaindre, et mon père a bien raison de dire qu'on est bien peu généreux à leur égard, et que leur fidélité et leur courage devraient leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins la protection des souverains. Nous avons assez parlé depuis six mois de nouvelles; nos lettres étaient des gazettes, dans les tristes circonstances où nous étions: je ne veux plus parler que de nous: il semble que mon cœur ait été fermé tout ce temps. Combien j'ai de choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chère amie, parce que votre cœur est si pénétrant! On n'a jamais dit, je crois, un cœur pénétrant; mais l'esprit qui conçoit rapidement, et le cœur qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas mériter la même épithète; n'est-ce pas une véritable pénétration, que cette vivacité de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte, à ma place, et vous fait saisir les plus légères nuances du sentiment qui m'affecte. Vous allez m'appeler métaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne regarde pas ce reproche comme une injure. D'après ce que je viens de dire de votre cœur pénétrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai beaucoup de choses à vous apprendre: vous les savez toutes. Les terreurs qui assiègent mon ame quand il est absent, quand il est au milieu des dangers, vous les éprouvez. J'ai vu un jour à Francfort chez un célébre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux, deux pendules qui n'étaient point montées; il en transportait une au fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en même temps, à un signal, une égale quantité de coups: c'est l'image de nos deux cœurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne à l'une de nous de sentir, et l'autre cède à l'instant aux mêmes impressions. Si je l'ai bien compris, c'est à peu près là aussi l'harmonie préétablie de notre célèbre Leibnitz.

Je crois que le Marquis, que vous avez ramassé, doit se trouver, dans son désastre, bien heureux d'être ainsi soigné, dans un bon château, par de belles et illustres princesses. Ce début m'intéresse; dites-moi ses avantures, que son écuyer vous aura sans doute racontées en partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra l'intérêt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrés ont besoin de tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il fût question de lui faire une perruque, et que le conseil, composé de Grands, s'assembla pour délibérer sur ce sujet; il fût décidé unanimement dans cette auguste assemblée qu'il fallait faire grande attention à ce qu'il ne fût employé que des cheveux d'hommes et de femmes de qualité. Nous nous regardames tous en riant, et il n'y eût pas un de nous qui ne songeât en cet instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma chère Victorine, je rends d'ailleurs toute justice à ses excellentes qualités. Adieu, adieu, écrivez-moi et faites mieux, venez. Je vous embrasse mille fois.

LETTRE IV.


La Cesse Loewenstein
a
Melle Emilie de Wergentheim.

Je suis bien contrariée, ma chère amie, en voyant retarder l'heureux moment où je pourrai vous embrasser, et je suis forcée de paraître gaie, car mon oncle accoutumé à être obéi dans sa maison, craint de ses vassaux, veut étendre son empire sur les esprits et les visages; il faut rire, avoir l'air content quand on est auprès de lui. Ma mère, que son tendre intérêt pour moi rend attentive à tous ses mouvemens, me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de l'amuser, de chanter. Ce serait une gêne insupportable, si la bonté qui le caractérise et la générosité de son ame n'inspiraient le désir de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie à faire des heureux. Il est fort occupé de notre héros blessé; mais il faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens, qui nous ont mis à portée d'être instruits de tout de qui le concerne. Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a confirmé tout ce que son maître avait dit; il parle avec un enthousiasme touchant de sa bonté, de sa générosité. C'est une très-bonne marque d'être aimé et estimé de ses domestiques; car enfin ils nous voient de plus près que les autres, et dans ce temps où les Français croient que tous les hommes sont égaux, ce n'est pas peu pour un valet de cette nation de parler de son maître avec respect; il faut qu'il y soit en quelque sorte forcé par ses grandes qualités. Le marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le distraire. Mon oncle se plaît à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu un Français si modeste, et je ne puis m'empêcher d'être de son avis, sans connaître autant que lui les Français, parce qu'il ne me paraît pas possible d'avoir des manières plus simples, de parler de soi avec plus de réserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du thé dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui étaient venus dîner chez ma mère, et tous en furent infiniment satisfaits. La baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit à ma mère en s'en allant, votre Emigré me paraît fort aimable; c'est un homme qui ne paraît jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce que dit un ancien, (je voudrais que ce fût mon ami Plutarque), en parlant je crois de CATON, plus il cherchait à se dérober à sa gloire, et plus elle s'attachait à lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains bien que mon voyage ne soit encore retardé.