Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées de l'adversaire et leurs bouleversements: il importait, avant tout, de savoir si la position pouvait être enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il arrêta son moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient monter du ravin.
Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à l'observateur; une odeur irritante de poudre le prit à la gorge; d'invisibles canons, avec leurs obus rapides, lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait secoué par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; il lui semblait que son appareil craquait sous lui, sinistrement.
Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une flamme jaillit et, dans un tourbillon de feu, de métal en fusion et de toile arrachée, l'oiseau s'abattit au centre du ravin, les ailes mortes.
Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe de lumière.
Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. Ainsi, éclaireur avancé de nos troupes, le jeune lieutenant, les reins brisés, les bras en croix, attend l'impossible relève. Puisse un assaut glorieux mener jusqu'à lui nos vagues triomphantes!
Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent eux aussi d'être vengés; combien, dont les os demeurent sur le sol, qui semblent exiger qu'on les vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des morts couchés entre les lignes?
Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque le civil s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête à jouir encore d'un jour heureux, n'entend-il pas des doigts glacés qui frappent à ses carreaux? S'il ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être comprendrait-il la plainte immense de tous les soldats qui n'ont pas été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les ombres des héros s'insurger contre les cités et revenir, implacables, au milieu des festins, renverser sur le sein des femmes volages les vins fins dont leurs courtisans s'abreuvent?
Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins de l'arrière, clients énervés des bars secrets où l'on tangue, prenez garde qu'un soir les pilotes morts au champ d'honneur ne viennent se joindre à vos farandoles!
LA RELÈVE
Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il est une chose que les soldats, au cœur de la tranchée, contemplent avec espérance: la relève. L'image de cet instant les console et les fortifie; elle leur donne le courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les misères de la guerre et triompher de ses périls.