Citoillien avait eu des amours moins romanesques; il les narrait simplement:

—Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son âme si je croyais à l'existence de Dieu) était une femme de caractère. Partageant mes idées, mes peines et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai jamais aimé les curés, elle non plus). On fit un petit festin chez un traiteur des environs; le vin était affreux, mais j'avais un tel bonheur qu'il me semblait boire du soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.

Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, le démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, dirigeant avec sagesse les mouvements de son cœur, avait une vie sentimentale ordonnée, tandis que Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence, s'était livré aux mille fantaisies de l'amour.

Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte a d'audace irraisonnée, autant Citoillien possède de tranquille courage. Volontaire pour toutes les missions périlleuses, heureux de ramper entre les fils de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles. Citoillien guette le retour de son camarade; sur le feu de la cagna, il lui garde une soupe chaude; il préserve de l'inondation la claie où le patrouilleur reposera; il défend la musette de l'absent contre l'offensive des rats affamés.

Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses formules de l'union sacrée, pratique la seule union réelle, celle qui groupe, sous la mitraille, les hommes désemparés, et par laquelle, fortifié, soutenu, réconforté, le soldat parvient à protéger des vents la petite flamme éperdue qui vit en lui.

Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux parois de la tranchée il s'assied. Une douceur progressive et mélancolique attendrit son âme.

La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des papillons décoratifs se posent sur le cœur des chardons pour y mourir, une auréole de feu illumine les plantes et le trot d'un cheval retentit sous les feuillages.

Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber les arbustes. C'est un guerrier monté sur une maigre haridelle. Un Tel s'approche de ce héros, dont la lance brisée flambe au clair de lune, et qu'il reconnaît pour l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.

Lentement, le chevalier lève la visière de son casque et montre ses yeux où se mirent toutes les démences héroïques de sa vie. Il est douloureusement beau. Un Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il l'invite à pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux d'être l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des routes, le grand errant dont l'ombre immense apparaît, conquérante, sur tous les chemins de l'aventure.

Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main brûlante; il sort de son étrange somnolence et, penché vers le trou d'ombre où vivent ses camarades, il entend une voix menaçante, celle de Sancho Pança Citoillien, invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades avec le rab de pain.