«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs, une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo! Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.»
«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!» Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du 5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure, enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout cela; une fois encore, merci!
«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»
Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin.
Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce, un cœur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour où le vieux daigna lui parler.
Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné, rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel, l'interpella.
Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux:
—Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite. Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé dans mon bataillon!
Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline.