Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, adversaires irréductibles, les voici, face à face, animés d'une même pensée. Ils ne se diront aucun des vains mots que l'homme créa pour exprimer les mouvements de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, que leur pauvre cœur avait un même besoin d'aimer, au delà des discordes et des misères du siècle, une insaisissable et pure beauté.
Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, Un Tel le partage.
Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se rend à l'office.
Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir des anciennes croyances. D'entendre le mâle chœur de la soldatesque s'élever sous la voûte ogivale, joint aux voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa première communion et la ripaille qui la fêta.
Toute la famille était assemblée. On but maintes bouteilles. Ce fut une orgie rayonnante, embaumée d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme déjà complexe du communiant une fraîcheur forestière.
Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la messe, dans une toute petite église, bien trop petite pour contenir l'armée accourue. Un Tel resta à la porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. Une mignonne fillette montait sur les pieds d'Un Tel, afin de mieux voir l'office. Une infirme, assise sur un talus, ses deux béquilles auprès d'elle, chantait les cantiques monotones de la Passion. Un soleil clair, un soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au buis apporté par les campagnardes une fraîcheur d'eau et de forêt.
De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique d'enfants de chœur que guidait un prêtre portant une palme et un gros bréviaire. Le groupe vint auprès d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une voix profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, la palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait à Un Tel que, dans la simplicité du matin, toutes les divinités du monde désiraient que fussent fêtées les verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y avait, non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour d'un jour qui s'ébauchait entre une fermière aimable et un cavalier.
Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous ceux qui les connurent, un désir d'irréel. Des simples, avec la foi des anciens âges, virent au ciel de Dixmude un drapeau qui flottait dans une étoile. Un Tel, pareillement, incline à désirer le surnaturel.
Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait mourir avec elle. Cette foi, qui ne se relie, à l'heure actuelle, à aucune confession déterminée, reportera-t-elle, vers des buts humains, une force, une passion à de meilleures fins réservées?
Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, pour lui seul, en son cœur, et par amour de l'indépendance, cette poésie inexprimée dont le rythme le charmera. Puissent alors ces paysages de lumière intérieure lui faire oublier les vulgarités de la vie et lui donner la paix et le bonheur que les faibles hommes demandent aux religions.