Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel.

Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes, et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.

Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir, s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres; leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques. Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses, broyant les armes, les casques et les têtes.

Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries, de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine, qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné de perles de sang leurs masques révulsés.

Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air multicolore du crépuscule l'Angelus berceur de sa vieille église; mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades.

Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée.

Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille, musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des cruautés de bistouri.

Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique isolement de la douleur.

Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de vaincre la mort.

Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries champêtres.