Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance, jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il confia à ce nouveau camarade son irritation.
Ils burent, unis dans le mépris du civil.
Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et vous ménage des surprises.
Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur partagé ne leur semblait pas miraculeux.
Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre soldat, son frère.
L'ANCIEN
A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté.
Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre verdoyant.
Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une obscure élégance.
Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le pouvoir.