Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé.
Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute, il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice.
La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée.
Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel, couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense mécanisme.
Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante, après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs objectifs.
Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.
Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées. Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent aujourd'hui dérisoires!
A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber.
L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps séparés, se retrouvaient:
—Tiens, te v'là, vieille canaille!