Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est « chand’d’vin » à Toulon.
On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants : Le Devoir présent, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on l’interroge ; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien !
Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne ?
24 février.
Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me confirme la rouerie de Jeanne Viole.
Elle aussi avait été enjôlée ; ce brave cœur avait subi aveuglément le charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a mal réussi.
N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire ! Excentrique lui aussi par-dessus le marché !
Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons très prochainement.
Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira : sans explication, sans excuse, le voilà parti.
Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le blason.