Ah ! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.

Charlotte ne comprend rien à cette nervosité ; elle est si calme, si fraternellement amie de son fiancé ! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime ! Pourquoi penser à ces choses : aimer, ce serait une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.

A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, ses habitudes de travail… Quel être mystérieux, attirant qu’un artiste !

Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste : il sera simple et bon comme le fiancé de mon amie.

CHAPITRE XVIII

Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon.

« 12 avril.

» Mon vieux Jules,

» Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes ! L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les ministres viennent.

» Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon dévouement !